Julien Benda était de la même génération
que Gide, Claudel, Valéry, Proust et Péguy. Or il se
révéla, comme disait Gide, « sur le tard »,
devint un maître à penser de l’entre-deux-guerres
après La Trahison des clercs (1927), et survécut à
tous. Scientifique de formation, démissionnaire de l’École
centrale, puis licencié d’histoire, cousin de Mme Simone,
snob et misanthrope, agitateur d’idées et semeur de discorde
depuis ses premiers articles sur l’affaire Dreyfus, lié
ensuite à Péguy – par une « complicité
d’amertume », suivant Daniel Halévy –, rentier
ruiné en 1913 et vivant dès lors de sa plume, Benda
était un « petit démon docte et coquet »,
comme le décrit en 1919 Maurice Martin du Gard, à qui
plaisait son esprit « insurrectionnel, catégorique, autonome,
supérieur ».
Il fit toute sa longue carrière d’homme de lettres
sur une idée fixe : la réfutation de la philosophie
et de la littérature modernes au nom du rationalisme et de
l’universalisme des Lumières. Disciple déçu
de Bergson dès avant 1914, partisan de l’intelligible,
il étendit son procès du philosophe de l’intuition
à toute la littérature et à toute la pensée
contemporaines dans Belphégor (1918), et il réitéra
son réquisitoire antimoderne et antilittéraire dans
La France byzantine (1945). Dans ses nombreux essais de l’entre-deux-guerres
publiés chez la NRF, il s’en prit aux intellectuels qui
trahissaient l’esprit par leur passion de nation (comme Barrès
ou Maurras) ou de classe (comme Georges Sorel). Militant antifasciste,
il -s’engagea lui aussi et se rapprocha des communistes.
Réfugié dans le Midi, il survécut à la
guerre bien qu’il fût juif et haï des fascistes,
avant d’écrire aux Lettres françaises par fidélité.