Mondialement connu grâce à son prix Nobel de littérature
et à En attendant Godot, écrit en français sur
un cahier d’écolier et créé par Roger Blin
à Paris au théâtre de Babylone, boulevard Raspail,
en 19531, Beckett est le grand écrivain bilingue français-anglais
du XXe siècle. Ses œuvres de jeunesse, dont les nouvelles
réunies dans Plus de coups d’épingles que de coups
de pieds ou Murphy et Watt, sont en anglais mais, à l’époque
où il achève Godot, il opte pour le français,
langue où, selon lui, il est plus facile d’écrire
sans style.
Tout au long de sa carrière d’auteur (prose, poésie,
pièces pour le théâtre, la radio, la télévision
et scénarios de films), il oscille du français à
-l’anglais : il écrit dans l’une ou l’autre
langue, puis est son propre traducteur.
Le succès de son œuvre la plus célèbre,
Godot, repose sur son immense et immédiat retentissement international.
Cette pièce révolutionnaire fut rapidement traduite
dans la plupart des langues européennes et sa version anglaise,
que Beckett intitula Waiting for Godot, fut abondamment représentée
dans tout le monde anglo-saxon. L’auteur, toutefois, vécut
en français et à Paris, son foyer de 1936 à sa
mort quelque 50 ans plus tard.
Né dans la maison familiale, Cooldrinagh, à Foxrock,
une banlieue résidentielle pour protestants irlandais située
près de Dublin, dans le comté de Wicklow, il commence
tout jeune l’étude du français et fréquente
la Portora Royal School, qui avait été l’alma
mater d’Oscar Wilde, avant de se distinguer dans des études
de langues vivantes au Trinity College de Dublin. En 1928, il est
choisi pour être lecteur d’anglais à la prestigieuse
École normale supérieure. Deux ans plus tard, sa thèse
sur Marcel Proust terminée, il rentre à Dublin. On s’attendait
à ce qu’il poursuive une carrière universitaire
mais, après n’avoir accompli qu’un seul des trois
trimestres qu’il devait à Trinity, il démissionne
en disant : « Je ne pourrai pas supporter plus longtemps l’absurdité
d’enseigner à d’autres ce que je ne comprends pas
pleinement moi-même. »
C’est à Paris, dans l’immédiat après-guerre,
que Beckett devint bruta-lement un écrivain majeur. En tant
que ressortissant d’un pays neutre, l’Irlande, il avait
pu rester en France pendant l’Occupation allemande. Il rejoignit
une cellule de la Résistance parce que « les nazis faisaient
un enfer de la vie de [ses] amis ». Il traduisait des documents
détaillant les mouvements des troupes allemandes. Quand, sous
la torture, deux de ses camarades révélèrent
son nom à la Gestapo, il dut se réfugier avec Suzanne
Dumesnil (sa future épouse) dans le Roussillon. Il y continua
ce qu’il appelait ses « jeux de boy-scout » contre
les -collaborateurs de Vichy. Son engagement dans la Résistance
lui valut la Croix de guerre.
De retour à Paris dans son appartement de la rive gauche, rue
des Favorites, il écrit désormais en français,
et achève Molloy et Malone meurt, deux œuvres très
bien accueillies dans le cercle du Nouveau roman. S’y ajoute
plus tard un troisième roman, L’Innommable, pour former
ce qu’il est maintenant convenu d’appeler « la trilogie
», sans parler de trois pièces remarquables : Fin de
partie (1956) ainsi que, en anglais, Krapp’s last tape (La dernière
bande, 1958) et Happy days (Oh les beaux jours, 1961).
Établissant un jour une comparaison entre lui-même et
James Joyce, -Beckett nota que, si le grand romancier irlandais était
un « synthétiseur », il était quant à
lui un « analyseur ». Sa remarque est révélatrice
de la nature de sa contribution à la tradition de la création
romanesque et théâtrale en Europe. Beckett est un styliste
d’exception dans ces deux domaines, peut-être le dernier
grand styliste du XXe siècle, bien que pour lui le style ait
toujours été une -question de « vision »
plus que de « technique ». Tout au long de sa carrière,
il se préoccupa d’explorer ce que chaque genre pouvait
encore produire. Dans cette noble entreprise, il fut profondément
influencé par les grands maîtres du passé, dont
son Dante bien-aimé, mais aussi par les opportunités
offertes par les nouveaux médias, radio et télévision.
Dans ses dernières œuvres pour la scène, certaines
pièces, Pas moi, Pas, et Berceuse, l’espace scénique
est recomposé pour représenter celui de la conscience
humaine. Il est également tout aussi exigeant et -novateur
dans ses dernières œuvres de fiction : Compagnie, Mal
vu mal dit, et Worstward Ho, qui constituent une seconde trilogie,
non seulement présupposent mais aussi exigent une profonde
remise en cause de l’acte même d’écrire.
Dans chaque cas, il s’agit toujours de Comment dire, titre de
son dernier poème, quête à la fois emblème
et source de toute son œuvre. Après Beckett, « comment
dire », pour tout écrivain comme pour tout lecteur, ne
sera plus jamais tout à fait la même chose.