Victor Hugo qui habita 16 ans au n° 6 eut un mot qui fit fortune
: « Le coup de lance de Montgomery a créé la place
des Vosges ».
De fait, l’issue fatale du tournoi du 30 juin 1559 qui coûta
la vie à Henri II entraîna la démolition de l’hôtel
des Tournelles, à l’instigation de Catherine de Médicis
: les 10 000 toises carrées du parc furent converties en un marché
aux chevaux.
Mais le premier essai de lotissement est confié en 1604-1605
par Henri IV à un consortium que dirige Sully pour édifier
une manufacture de draps de soie d’or et d’argent «
à la façon de Milan ». Elle sera comprise dans le
complexe d’une place dont l’architecture s’apparente
à celle de Charleville. L’entreprise fait long feu. L’urbanisme
détrône le mercantilisme. À partir de 1608, vingt-quatre
lotisseurs vont agir : associés du premier projet, entourage
de Sully, traitants comme Philippe de Coulanges (n° 1bis) grand-père
de Madame de Sévigné qui naquit dans son pavillon, Claude
de Chastillon, ingénieur du roi (n° 10), auteur du projet
de la « Place de France », hémicycle triomphal prévu
au nord du Marais, interrompu par le couteau de Ravaillac (1610).
Le roi ne présida pas à l’inauguration de l’ensemble.
Elle eut lieu en avril 1612 pour célébrer le mariage du
jeune Louis XIII avec l’infante Anne -d’Autriche, au milieu
d’un fracas d’artillerie et du pseudo et galant combat des
« chevaliers de la Gloire » autour d’un castelet en
matériau fort léger … Bientôt la tonalité
rose et blanche des pavillons, à l’instar du « petit
château de cartes » du Versailles de Louis XIII, va conquérir
le Tout-Paris. Précieuses adonnées au déchiffrage
de la Carte du Tendre,
grandes dames assistant aux duels (prohibés) que se livrent leurs
amants, parcours obligé pour toute entrée des illustres
(Christine de Suède, ambassadeurs polonais ou persans), «
la Place » comme l’écrit Corneille triomphe …
jusqu’à la Fronde qui lui porte son premier coup. L’Île-Saint-Louis,
le quartier Richelieu, le jeune faubourg Saint-Germain -prennent le
relais. Adieu les souvenirs de Ninon de Lenclos, d’Anne de Mont-bazon,
du voluptueux Aumont dont les miroirs lui délivraient les spectacles
de la place, du grand Bossuet (n° 17). Une torpeur de bon aloi s’abat.
Certes, le galant maréchal de Richelieu hérite du n°
21 où il fait décorer un salon chinois (1725) mais n’y
séjourne guère ; la magistrature reste fidèle,
des locations de qualité se succèdent, mais la mode s’est
enfuie.
La plume du venimeux Sébastien Mercier s’aiguise : «
Ici vous trouverez le siècle de Louis XIII tant pour les mœurs
que les opinions surannées … ». N’exagérons
pas. De beaux balcons Louis XV étaient venus égayer les
façades. C’est plutôt le XIXe siècle qui va
consacrer les propos du polygraphe. Et -pourtant, la place attire encore
des célébrités : Hugo, bien sûr, jeune pair
de France, tout proche de la tendre Juliette (rue Saint-Anastase), qui
lutte en vain pour sauver les superbes grilles de Michel Hasté
(1685) édifiées aux frais des riverains, Théophile
Gautier, Rachel, Alphonse Daudet.
Elle devint successivement place des Fédérés (1792),
de l’Indivisibilité (1793), puis de 1800 à 1814
place des Vosges pour honorer le premier des départements de
la République à s’être libéré
de ses impôts. Elle recouvra son appellation d’origine avec
le retour de la monarchie et l’avènement du Second Empire.
Mais en 1870 un élan patriotique rétablit l’hommage
républicain à un comportement honorable mais qui n’avait
rien de glorieux.
La « Place » n’a cure de toutes ces variations. C’est
une vieille Belle assoupie qui n’a rien perdu de son charme ni
de son éclat après une heureuse rénovation. Fardée
comme une duchesse mais impassible, elle vous attend.