Le 2 décembre 1805, au petit matin, quand
le brouillard qui entourait le plateau de Pratzen se dissipa et quand
parut dans le ciel dégagé un soleil éclatant,
« Napoléon, raconte Tolstoï dans La guerre et la
paix, comme s’il n’avait attendu que ce moment, déganta
une de ses belles mains blanches, fit de son gant un geste aux maréchaux
et donna l’ordre d’engager la bataille. Les maréchaux
et leurs aides de camp galopèrent dans différentes directions
et, au bout de quelques minutes, les forces principales de l’armée
française se -portèrent rapidement vers le plateau de
Pratzen que les troupes russes abandonnaient de plus en plus pour
gagner vers la gauche le ravin. »
Ainsi débuta, le jour anniversaire du sacre, la plus belle des
batailles livrées par Napoléon. En face, sur le plateau
de Pratzen, les deux autres Empereurs : l’Autrichien et le Russe,
François II et Alexandre Ier, alliés contre la France.
Malgré l’éclatante victoire d’Ulm en octobre
et son entrée dans Vienne le 14 novembre, Napoléon n’était
pas dans une position favorable.
Assurément il avait déjà reconnu le terrain le
21 novembre et annoncé à ses aides de camp et à
ses officiers d’ordonnance : « Jeunes gens, étudiez
bien ce terrain, nous nous y battrons. » Certes tous les maréchaux,
ou presque, étaient là : Ney, Soult, Davout, Lannes, Bernadotte,
Murat … et il disposait d’une armée bien entraînée
au camp de Boulogne.
Mais l’ennemi était dans une position dominante et inexpugnable,
occupant le plateau de Pratzen et disposant d’un avantage numérique
qui -risquait de se renforcer si l’archiduc Charles arrivait à
temps.
En revanche, Napoléon était loin de ses bases et manœuvrait
en pays ennemi. Une défaite deviendrait un désastre.
Le plan de Napoléon était simple, marqué de l’avis
unanime du sceau du génie.
Il s’agissait d’acculer l’ennemi à la faute
en faisant soi-même une faute.
Napoléon dégarnit de façon en apparence absurde
son aile droite confiée à Davout pour inciter l’ennemi
à descendre du plateau de Pratzen pour enfoncer les Français
et les encercler. Pour attaquer Davout, les forces austro-russes devaient
abandonner leur système défensif et, le temps de descendre,
présenter le flanc à un assaut français. Koutousov,
étonné par la faute grossière commise par Napoléon
affaiblissant son aile droite, devina la ruse mais ne fut pas écouté.
Pour précipiter le mouvement ennemi, Napoléon feignit
de préparer un repli, incitant ainsi les deux Empereurs à
attaquer rapidement. Dans la nuit qui précéda la bataille,
la Grande Armée célébra la veille de l’anniversaire
du sacre en allumant partout des feux et en multipliant les vivats.
« C’est la plus belle -soirée de ma vie »,
déclara Napoléon.
Au matin du 2 décembre, Napoléon découvrit l’erreur
ennemie. Davout était prêt à subir le choc et s’acquitta
parfaitement de sa mission. Napoléon fit alors attaquer par Soult
le plateau de Pratzen où l’adversaire en mouvement n’était
pas préparé à cette attaque et fut taillé
en pièces. De leur côté Lannes et Murat, sur l’aile
gauche, enfonçaient Bagration.
Coignet raconte :
« Les tambours répétaient :
Rantanplan, ran,
On va leur percer le flanc,
Que nous allons rire !
Du premier choc, vos vaillants soldats enfoncèrent la première
ligne et nous, que l’Empereur fit monter derrière les
soldats, enfonçâmes la seconde ligne. Nous perçâmes
le centre de leur armée et nous fûmes maîtres du
plateau de Pratzen et on leur fit deux armées. »
La retraite russe se transforma en catastrophe. Citons encore Coignet
:
« Les Russes ne pouvant pas passer sur la chaussée des
étangs qui était encombrée, il leur fallut passer
sur l’étang de gauche, en face de nous, et -l’Empereur
qui s’aperçut de suite de leur embarras fait descendre
son artillerie. Et nos canonniers se mettent en batterie, et les Russes
passaient en colonnes sur la glace. Et voilà les boulets et
les obus qui tombent sur la glace qui périt sous cette masse
de Russes qui se voient forcés de prendre un bain à
la glace le
2 décembre ! Et toutes les troupes tapaient des mains, et notre
Napoléon se -vengeait sur sa tabatière. »
La bataille coûta aux Austro-Russes 15 000 tués ou blessés.
La Grande Armée fit 30 000 prisonniers. Les Alliés perdirent
une grande partie de leur artillerie sur les étangs dont la
glace rompit pour diverses raisons. Côté français
on déplora 1 305 tués et 6 940 blessés.
L’empereur François II demanda un armistice qui lui fut
accordé.
Les conséquences européennes de la bataille d’Austerlitz
furent énormes. Elle porta un coup fatal au Saint Empire Romain
Germanique qui s’effaça devant une Confédération
du Rhin que dominait Napoléon. Deux frères de l’Empereur
devenaient souverains en Europe : Louis à Amsterdam et Joseph
à Naples où il se substituait aux Bourbons.
Le 3 décembre, Napoléon dictait sa fameuse proclamation
à la Grande Armée : « Soldats, je suis content
de vous … Vous avez décoré vos aigles d’une
immortelle gloire … Mon peuple vous reverra avec joie, et il
vous suffira de dire : J’étais à la bataille d’Austerlitz
pour que l’on vous réponde : Voilà un brave !
»
Jean Tulard
membre de l’Institut