Mort à trente-sept ans, après
plusieurs années d’une sorte de réclusion dans laquelle
l’enfermaient à la fois les maux du corps et une certaine
hypocondrie, Marcel Schwob aurait pu disparaître rapidement de
la mémoire collective, à l’instar de tant d’écrivains
français de cette « Fin de siècle » dont il
fut, à bien des égards, un type achevé. La postérité
se souvient pourtant de lui, même si ce n’est pas à
grand fracas. Pas comme l’époux excentrique de la très
grande comédienne Marguerite Moréno – qui était
en ce temps-là une jeune et fine beauté, quand le cinéma,
beaucoup plus tard, ne gardera d’elle que l’image d’une
géniale virago –, pas comme l’ami remarquable de
personnalités qui avaient nom Anatole France, Rémy de
Gourmont ou Jules Renard, mais comme un auteur rare, dont le ton unique
a marqué une élite de lecteurs.
Ceux-ci furent souvent, comme un fait exprès, eux-mêmes
des écrivains, à commencer par Jorge Luis Borges, qu’il
a précédé dans cette intuition qu’il pouvait
exister une poésie de l’érudition.
Élevé par un oncle bibliothécaire à la Mazarine,
Schwob a pénétré précocement dans un univers
dont, au fond, il n’est jamais sorti : une sorte de bibliothèque
de Babel où les oubliés du Moyen Âge avoisinaient
les classiques de l’Antiquité, avec une prédilection
pour les auteurs anglo-saxons, de Meredith à Walt Whitman. Mais
le traducteur du Moll Flanders
de Daniel De Foe était un grand passionné et sa sensibilité
d’écorché vif sut découvrir bientôt
dans les livres des autres un monde « plein de bruit et de fureur
», dont il entreprit de rendre compte en un style inimitable,
elliptique et glacé, seulement affecté, fugitivement,
de certains effets d’époque.
Inspiré de son amour pour une jeune prolétaire tuberculeuse
dont tout le séparait sauf le désarroi, Le
Livre de Monelle (1894) demeure encore aujourd’hui
comme un bel exemple de poème en prose sensible mais La
Croisade des enfants et, plus encore, les
Vies imaginaires font de lui un écrivain à part, jouant
avec sophistication des registres de récit les plus divers –
où l’on retrouve l’auteur d’une étude,
remarquée en son temps, sur L’argot
français –. L’homme
qui introduit ses Vies imaginaires par le simple et redoutable constat
: « La science historique nous laisse dans l’incertitude
sur les individus », qui commence sa galerie de portraits par
« Empédocle, dieu supposé » et la clôt
par « MM. Burke et Hare, assassins », a offert à
ses contemporains une vie réelle toute en pénombre et
aux nôtres un recueil de contes éblouissants, insolites
et terribles, à relire incessamment.