Belle histoire que celle de Brillat-Savarin,
haut magistrat dont la notoriété ne tient qu’à
cette œuvre, parue sans signature et à compte d’auteur
deux mois avant son décès, à l’âge
de 70 ans : Physiologie du goût ou méditations
de gastronomie transcendante, ouvrage théorique, historique et
à l’ordre du jour, dédié aux gastronomes
parisiens par un professeur, membre de plusieurs sociétés
littéraires et savantes.
Jean-Anthelme Brillat-Savarin naît le 2 avril 1755 à Belley,
au cœur de la Bresse. Issu d’une famille d’hommes de
loi, son père a succédé comme procureur royal à
son propre père, il fait donc naturellement ses études
de droit à Dijon, avant de revenir s’installer à
Belley comme avocat à 23 ans. Le jeune homme est très
cultivé. En plus du latin et du grec, il connaît cinq langues,
a suivi des cours de chimie et de médecine, joue du violon, compose
de la musique et des chansons.
Il n’a pas encore 35 ans lorsque son destin bascule. On est en
1789 et il est élu représentant du tiers-état à
l’Assemblée constituante. À Paris où il se
fait surtout remarquer à la tribune par un discours qui l’oppose
notamment à Robespierre sur le projet d’abolition de la
peine de mort, son royalisme est connu et la querelle opposant les Girondins
et les Montagnards gronde. On l’accuse de
« fédéralisme et modérantisme ». En
1793, le Tribunal révolutionnaire confisque ses biens au profit
de la Nation et lance contre lui un mandat le contraignant à
l’exil, à Lausanne puis en Amérique où il
vit de leçons de français et d’un emploi de premier
violon au John Street Theater de New York. Il découvre le welsh
rarebit, le korn beef… À Boston, où il suit le théâtre,
il enseigne à un chef français l’art des œufs
brouillés au fromage.
En 1796, le théâtre ferme. Brillat-Savarin n’a plus
de quoi payer son voyage de retour lorsque le Directoire l’y autorise
enfin et c’est un prêt du consul général de
France qui permet son embarquement. Après avoir brillamment récupéré
la quasi-totalité de ses biens, il intègre en 1800 la
Cour de cassation pour n’en plus bouger jusqu’à sa
mort.
À 66 ans, toujours célibataire, il aurait pu écrire,
comme nombre de ses contemporains, ses mémoires politiques. Cependant,
dit-il : « En considérant le plaisir de la table sous tous
ses rapports, j’ai vu de bonne heure, qu’il y avait là-dessus
quelque chose de mieux à faire que des livres de cuisine, et
qu’il y avait beaucoup à dire sur des fonctions si essentielles,
si continues, et qui influent d’une manière si directe
sur la santé, sur le bonheur, et même sur les affaires
».
Ainsi naissait la fameuse Physiologie,
au succès éblouissant dès sa parution à
quelques jours de sa mort et qui lui valut tant d’éloges
posthumes. Et si la tombe de Brillat-Savarin mentionne seulement «
membre de l’Assemblée Constituante – conseiller à
la Cour de cassation », la plaque apposée un siècle
plus tard sur sa demeure parisienne ne le présente plus que comme
l’auteur de la Physiologie du Goût.