« Veilleur de nuit présent sur tous les fronts de l’intelligence
» (selon le mot d’Audiberti), Sartre a sans doute été
durant le siècle passé, comme le disait François
Mauriac, le contemporain capital, celui que l’on -rencontre à
tous les carrefours de la culture. Voué inlassablement à
l’écriture dès son enfance, idéologiquement
créateur, il présente cet exemple unique d’un homme
qui a construit à la fois une grande œuvre littéraire
et une grande œuvre philosophique, à partir de son existence
personnelle et sous le signe de la liberté. Toute l’œuvre
dans sa diversité est marquée par cette cohérence,
sans qu’on puisse parler de système. Sartre a pratiqué
presque tous les modes d’écriture : fiction, philosophie,
théâtre, biographie, autobiographie, essais en tous genres,
journal et carnets, journalisme, correspondance…, et il s’est
engagé avec force et conviction dans les grands débats
de son temps. Sur un plan général, la comparaison avec
Voltaire (suggérée par le général de Gaulle)
ou avec Victor Hugo n’est pas incongrue.
Son père, officier de marine, étant mort prématurément,
Sartre est élevé par sa mère et son grand-père,
qui fait partie de la famille Schweitzer. Pendant ses années
d’études au lycée Henri-IV, puis à l’École
normale supérieure, Sartre se lie avec ses « petits camarades
» Paul Nizan et Raymond Aron (1) et il croise Maurice Merleau-Ponty
(2). En 1929, il fait la rencontre capitale de Simone
de Beauvoir et il sort premier de l’agrégation de philosophie.
Par la suite, il constitue autour de lui et de Beauvoir une «
famille », dont feront partie les sœurs Kosakiewicz, Jacques-Laurent
Bost, Michelle Vian, Arlette Elkaïm (qui deviendra sa fille adoptive)
et d’autres.
Mobilisé en septembre 1939, il est fait prisonnier en juin 1940.
À son retour de captivité, il fonde le groupe «
Socialisme et Liberté » et s’engage dans la résistance
intellectuelle.
Plus tard, à la recherche d’une
troisième voie entre gaullisme et communisme, il lance un parti,
le « Rassemblement démocratique révolutionnaire
», qui n’aura guère de succès. Dans les années
quarante, il est proche d’Albert Camus avec lequel, sous le coup
de la guerre froide, il rompt en 1952 d’une façon fracassante,
avant de se séparer aussi de Merleau-Ponty. En 1958, il s’oppose
à la venue au pouvoir du général de Gaulle et il
dénonce la torture en Algérie. En 1961, il signe le Manifeste
des 121 et, en 1964, peu après avoir publié Les
Mots, il refuse le prix Nobel de littérature. En 1968, il prend
part aux événements de mai et, pendant quelque temps,
il encourage les mouvements gauchistes. Ses dernières années
sont marquées par une cécité croissante et par
la maladie ; il ne peut plus alors s’exprimer que par interviews.
Sa mort, causée par un œdème pulmonaire, survient
le 15 avril 1980 ; son convoi funèbre est suivi dans Paris par
50 000 personnes.
Plusieurs volumes importants, en particulier les Carnets
de la drôle de guerre et la correspondance avec Simone
de Beauvoir, sans compter le court mais précieux Vérité
et Existence, sont publiés après sa mort. De virulentes
attaques se font jour, reprochant répétitivement à
Sartre des « erreurs » politiques. Sartre reste, cependant,
l’auteur français le plus étudié et le plus
commenté de notre époque. Roland Barthes disait qu’il
fallait prendre « le wagon Sartre » et, tout récemment,
des écrivains comme Bernard-Henri Lévy, Jacques Derrida,
Julia Kristeva, Alain Robbe-Grillet, Philippe Sollers ont dit l’intérêt
qu’ils portaient à son œuvre.
Un bon nombre de textes de Sartre sont devenus des classiques : en littérature,
La Nausée, Le Mur, Les Mots ; en
philosophie, La Transcendance de l’ego,
L’Être et le Néant
et Critique de la raison dialectique. Huis
clos connaît un succès exceptionnel et a été
mis en scène des milliers de fois, alors que des pièces
comme Les Mouches et Les
Mains sales sont souvent reprises ; la mise en scène de
Daniel Mesguich a montré la grande force théâtrale
du Diable et le Bon Dieu, et on pourra découvrir dans la prochaine
édition Pléiade du théâtre le mystère
de Noël, Bariona, que Sartre a composé pendant sa captivité
en Allemagne. L’étude sur Flaubert, L’Idiot de la
famille, est d’une grande richesse, mais reste à cause
de ses dimensions un continent à explorer. Réservons une
mention spéciale pour le conte de fées, « Le Chasseur
d’âmes », que Sartre a inséré dans son
roman de jeunesse, Une défaite.
On peut, en simplifiant, distinguer trois grandes périodes dans
l’évolution de Sartre. Jusqu’en 1939, il se voit
comme l’homme seul, dans sa liberté, dans son existence
face aux choses et aux images. Influencé par Husserl et Heidegger,
il découvre la phénoménologie, mais, suivant la
tradition française et profitant du côté existentiel
du français (visible, par exemple, dans la forte différence
grammaticale entre personne et objet), il l’adapte en une philosophie
plus publique et plus ouverte, l’existentialisme. Il met alors
l’accent sur l’existence individuelle, considérée
comme irréductible, sur la réalité humaine, et
sur le vécu, ici et maintenant.
À partir de 1939 et jusqu’en 1968, Sartre aborde les problèmes
de l’individu face au groupe, et proclame la nécessité
de l’engagement : « Il faut faire quelque chose de ce que
les autres ont fait de nous. » Durant cette période, que
l’on peut définir comme celle de l’égalité,
il devient mondialement le représentant de l’existentialisme
français, et entreprend une série de voyages, d’abord
aux États-Unis, puis en U.R.S.S., en Chine, au Brésil,
au Japon, au Proche-Orient, etc. Il prend des positions de plus en plus
politiques et en vient même, de 1952 à 1956, à côtoyer
les positions du parti communiste, pour les rejeter ensuite sans hésitation.
Il lit Marx et Freud, il écrit des biographies (Baudelaire, Genet,
Mallarmé) et commence en même temps son étude sur
Flaubert et son auto-biographie. Il s’oppose énergiquement
aux guerres d’Indochine, d’Algérie et du Vietnam.
Chez lui, l’engagement devient une tâche permanente qu’il
assume avec tous les instruments traditionnels de la protestation :
manifestes, appels, pétitions, déclarations publiques,
manifestations de rue.
À partir de 1968, apparaît chez lui une philosophie de
la fraternité qui se confirme dans ses derniers entretiens avec
Benny Lévy, L’Espoir maintenant, mais qui reste en grande
partie inarticulée. Ainsi, Sartre aura suivi l’évolution
qui est inscrite dans la devise de la République française
: Liberté, Égalité, Fraternité.
Son existentialisme est une esthétique-philosophie de mouvement,
pour temps de crise, qui a des points en commun avec le baroque, le
romantisme et aujourd’hui le postmoderne, et qui s’oppose
ainsi aux périodes d’ordre que sont le classicisme et le
structuralisme. Il ne se départit pas d’un pessimisme profond
: « Nous sommes des sous-hommes à la recherche de notre
humanité », dit-il. Ce pessimisme, cependant, n’exclut
pas le réalisme (par exemple celui de la fameuse phrase «
L’Enfer, c’est les autres ») et laisse place à
l’espoir. En témoignent son activisme incessant en faveur
des droits humains, ses textes sur la question juive, la négritude
(Orphée noir), la décolonisation,
le Tiers-Monde, la question basque, la politique, etc. D’autre
part, sa collaboration avec Simone de Beauvoir le met en relation avec
le mouvement des femmes.
En 2005, une grande exposition à la Bibliothèque nationale
de France et une quinzaine de colloques, en France et à l’étranger,
tenteront de faire le point, sur l’apport historique de Sartre
et de discerner quelles sont les perspectives que son œuvre nous
offre pour mieux comprendre notre postmodernité (3).