Dernier enfant d’un -marchand
de poissons salés aux Halles, baptisé le 8 février
1655 en la paroisse Saint-Eustache, Jean-François Regnard naquit
et grandit dans un milieu aisé. Probablement autodidacte, il
connut très tôt, dès son apprentissage dans le négoce,
les voyages et les aventures : l’Italie, Constantinople peut-être,
et Alger, où le conduisirent les pirates barbaresques (1678-1679).
Cela ne l’empêcha pas d’entreprendre un très
long voyage au nord de l’Europe (1681-1682) ; mis à part
Le Voyage de Laponie, les relations qu’il
tira de ses pérégrinations sont fort décevantes.
Mais l’aventure n’est pas son idéal ; il rechercha
plutôt le repos et la tranquillitatem animi.
Il les acheta en même temps qu’un office de conseiller
trésorier de France, en mars 1682, qui le fait accéder
à la noblesse de robe. Il n’a pas tout à fait 30
ans. On nous le dit beau, galant, plein de charme. Vivant dans l’aisance,
spirituel, brillant, joyeux et bon vivant, excellent musicien et passionné
de théâtre, passablement joueur, Regnard s’attache
des amis. En fait, il est déjà le vieux garçon
épicurien qu’il restera jusqu’à sa mort.
Il occupe ses loisirs avec la littérature et trouve bientôt
sa voie au théâtre. Introduit auprès de la troupe
italienne installée à Paris (celle même qui partagea
avec Molière le théâtre du Palais-Royal), il va
lui fournir, de 1688 à 1696, onze comédies françaises,
écrites par lui seul ou en collaboration avec son complice Dufresny.
Période capitale dans la formation du nouveau dramaturge. Écrites
pour mettre en valeur les types de la commedia
dell’arte, de telles comédies représentent
un théâtre de la liberté, de la fantaisie, de la
gaieté, du jeu, où la plaisanterie ne s’assigne
pas de limite, où la bouffonnerie se donne libre cours, où
la satire est féroce et énorme.
Mais aux yeux des doctes et des gens de goût, les Italiens ne
sont que des bouffons qu’on affecte de mépriser ; le bon,
le vrai théâtre est celui qui est représenté
à la Comédie-Française ; c’est là
qu’on est consacré comme dramaturge authentique. À
40 ans, Regnard le désire et se lance dans une nouvelle carrière.
Elle le fait passer de la prose aux vers et, selon une autre hiérarchisation
des formes comiques, des petites pièces en un acte aux grandes
comédies en cinq actes qui rejoignent la prétention classique
de fournir la peinture d’un caractère ou des mœurs.
En 1694, il fait créer sous son nom Attendez-moi
sous l’orme (qui est sans doute de Dufresny) et La
Sérénade – illustrations de l’esthétique
de la petite comédie, celle qui triomphe à la même
époque avec Dancourt et ses fameuses dancourades.
À quelques exceptions près – il reviendra à
la formule de la petite comédie avec Le
Bal (1696) ou Le Retour imprévu
(1700), et travaillera encore pour les Italiens en 1695 et 1696 –
il est désormais fidèle à la grande comédie
en vers de facture classique. Le Joueur
(1696) et Le Distrait (1697) signalent
la volonté de se lancer dans la comédie de caractère,
en peignant un vice ou un travers à la manière de Molière,
dont l’ombre continue de planer sur la scène comique de
la fin du siècle. Démocrite
(1700) et Les Ménechmes (1705),
qui sont un double hommage à Plaute et à Molière,
se coulent dans le moule de la comédie classique. Les Folies
amoureuses (1704) montrent la persistance de l’esprit italien,
avec une intrigue à la fois peu originale, invraisemblable et
si drôle.
Comme tous ses contemporains dramaturges (Dufresny, Dancourt, Lesage
bientôt), Regnard observe une société en décomposition,
où l’argent a affirmé son règne, bouleversant
les structures sociales, rendant caduques les valeurs admises, favorisant
l’épanouissement de vices insolemment étalés.
Dans les comédies triomphent la peinture des mœurs, mais
aussi la volonté de la gaieté. Comme les autres, Regnard
veut qu’on rie de sa peinture de la société ; point
de compassion, point d’âpreté ni de révolte.
Il n’est que de relire son chef-d’œuvre : Le
Légataire universel de 1708, donné quelques mois
avant sa mort, survenue en son château de Grillon en 1709. Le
sujet est odieux, sordide, cynique (dans une chasse à l’héritage,
des coquins cupides attendent la mort d’un oncle avare qui ne
veut pas mourir malgré une sévère léthargie)
; mais l’habileté et la dextérité du dramaturge,
le jeu des impostures et des déguisements dans la pièce,
un style vert, plein de raillerie et d’esprit, vivifient et renouvellent
le plaisir du spectateur qui oublie l’horrible et se laisse conduire
par cette intarissable gaieté.
Le Légataire universel illustre
bien la vision du monde de Regnard – si -différente de
celle du moraliste profond (au sens du classicisme) qu’est Molière,
moins comique d’ailleurs que Regnard, comme le remarqua justement
Stendhal. La comédie transpose un monde de vices et de tromperies
en un spectacle joyeux, sans gravité, sans sérieux, sans
pesanteur, passablement fou, même. Telle est la voix propre de
Regnard dans le concert de ses contemporains.