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Célébrations nationales 2005
Littérature et sciences humaines

Jean-François Regnard
Paris, 7 février 1655 - Château de Grillon (près de Dourdan), 4 septembre 1709

Regnard, gravure sur cuivre de Léon Mauduison

Regnard, gravure sur cuivre de Léon Mauduison à partir d'un dessin de Pierre Perlet, s.d.
© AKG - images

 

Dernier enfant d’un -marchand de poissons salés aux Halles, baptisé le 8 février 1655 en la paroisse Saint-Eustache, Jean-François Regnard naquit et grandit dans un milieu aisé. Probablement autodidacte, il connut très tôt, dès son apprentissage dans le négoce, les voyages et les aventures : l’Italie, Constantinople peut-être, et Alger, où le conduisirent les pirates barbaresques (1678-1679). Cela ne l’empêcha pas d’entreprendre un très long voyage au nord de l’Europe (1681-1682) ; mis à part Le Voyage de Laponie, les relations qu’il tira de ses pérégrinations sont fort décevantes. Mais l’aventure n’est pas son idéal ; il rechercha plutôt le repos et la tranquillitatem animi. Il les acheta en même temps qu’un office de conseiller trésorier de France, en mars 1682, qui le fait accéder à la noblesse de robe. Il n’a pas tout à fait 30 ans. On nous le dit beau, galant, plein de charme. Vivant dans l’aisance, spirituel, brillant, joyeux et bon vivant, excellent musicien et passionné de théâtre, passablement joueur, Regnard s’attache des amis. En fait, il est déjà le vieux garçon épicurien qu’il restera jusqu’à sa mort.

Il occupe ses loisirs avec la littérature et trouve bientôt sa voie au théâtre. Introduit auprès de la troupe italienne installée à Paris (celle même qui partagea avec Molière le théâtre du Palais-Royal), il va lui fournir, de 1688 à 1696, onze comédies françaises, écrites par lui seul ou en collaboration avec son complice Dufresny. Période capitale dans la formation du nouveau dramaturge. Écrites pour mettre en valeur les types de la commedia dell’arte, de telles comédies représentent un théâtre de la liberté, de la fantaisie, de la gaieté, du jeu, où la plaisanterie ne s’assigne pas de limite, où la bouffonnerie se donne libre cours, où la satire est féroce et énorme.

Mais aux yeux des doctes et des gens de goût, les Italiens ne sont que des bouffons qu’on affecte de mépriser ; le bon, le vrai théâtre est celui qui est représenté à la Comédie-Française ; c’est là qu’on est consacré comme dramaturge authentique. À 40 ans, Regnard le désire et se lance dans une nouvelle carrière. Elle le fait passer de la prose aux vers et, selon une autre hiérarchisation des formes comiques, des petites pièces en un acte aux grandes comédies en cinq actes qui rejoignent la prétention classique de fournir la peinture d’un caractère ou des mœurs. En 1694, il fait créer sous son nom Attendez-moi sous l’orme (qui est sans doute de Dufresny) et La Sérénade – illustrations de l’esthétique de la petite comédie, celle qui triomphe à la même époque avec Dancourt et ses fameuses dancourades.

À quelques exceptions près – il reviendra à la formule de la petite comédie avec Le Bal (1696) ou Le Retour imprévu (1700), et travaillera encore pour les Italiens en 1695 et 1696 – il est désormais fidèle à la grande comédie en vers de facture classique. Le Joueur (1696) et Le Distrait (1697) signalent la volonté de se lancer dans la comédie de caractère, en peignant un vice ou un travers à la manière de Molière, dont l’ombre continue de planer sur la scène comique de la fin du siècle. Démocrite (1700) et Les Ménechmes (1705), qui sont un double hommage à Plaute et à Molière, se coulent dans le moule de la comédie classique. Les Folies amoureuses (1704) montrent la persistance de l’esprit italien, avec une intrigue à la fois peu originale, invraisemblable et si drôle.

Comme tous ses contemporains dramaturges (Dufresny, Dancourt, Lesage bientôt), Regnard observe une société en décomposition, où l’argent a affirmé son règne, bouleversant les structures sociales, rendant caduques les valeurs admises, favorisant l’épanouissement de vices insolemment étalés. Dans les comédies triomphent la peinture des mœurs, mais aussi la volonté de la gaieté. Comme les autres, Regnard veut qu’on rie de sa peinture de la société ; point de compassion, point d’âpreté ni de révolte. Il n’est que de relire son chef-d’œuvre : Le Légataire universel de 1708, donné quelques mois avant sa mort, survenue en son château de Grillon en 1709. Le sujet est odieux, sordide, cynique (dans une chasse à l’héritage, des coquins cupides attendent la mort d’un oncle avare qui ne veut pas mourir malgré une sévère léthargie) ; mais l’habileté et la dextérité du dramaturge, le jeu des impostures et des déguisements dans la pièce, un style vert, plein de raillerie et d’esprit, vivifient et renouvellent le plaisir du spectateur qui oublie l’horrible et se laisse conduire par cette intarissable gaieté.

Le Légataire universel illustre bien la vision du monde de Regnard – si -différente de celle du moraliste profond (au sens du classicisme) qu’est Molière, moins comique d’ailleurs que Regnard, comme le remarqua justement Stendhal. La comédie transpose un monde de vices et de tromperies en un spectacle joyeux, sans gravité, sans sérieux, sans pesanteur, passablement fou, même. Telle est la voix propre de Regnard dans le concert de ses contemporains.

Charles Mazouer
professeur de littérature française
à l’université Michel de Montaigne-Bordeaux III
directeur du Centre de recherches
sur le XVIIe siècle européen (1600-1700)

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