La figure de Bernard Palissy ne nous apparaît plus qu’à
travers le mythe du « héros protestant » mis en place
par Agrippa d’Aubigné et retravaillé par «
l’historicisme scientifique » du XIXe siècle, créant
la figure populaire du découvreur acharné dépeçant
son mobilier pour alimenter son four. Ses propres écrits, en
réalité plus théoriques que véritablement
pratiques, sont issus d’une culture véritable qui le pose
en émule de Rabelais, préférant le français
au grec et au latin pour mieux répondre aux exigences de sa foi
réformée.
Il a fallu, pour mieux le cerner, les découvertes liées
aux fouilles archéologiques des jardins du Carrousel qui ont
permis de retrouver la plus grande partie de son matériel d’atelier.
L’étude de ce matériel, dont on espère la
présentation prochaine par les soins du musée national
de la Renaissance au château d’Écouen, confirme le
rôle capital du séjour saintongeais dans le choix de faire
appel à la céramique comme moyen d’expression artistique
et scientifique. Même s’il n’en souffle mot dans ses
écrits, son approche technique porte la marque de ce qu’il
a vu et appris auprès des potiers de Saintonge, héritiers
d’une tradition extrêmement féconde. Il y ajoute
une démarche d’observation attentive de la nature, des
métaux comme des fossiles, dont on rencontre également
l ’inspiration chez Cellini ou chez les orfèvres et ornemanistes
du monde germanique ; mais Palissy, s’il utilise comme eux le
moulage et le modelage préalables en terre, choisit d’en
tirer des épreuves en terre émaillée, et non en
métal.
C’est ce goût de « l’orfèvrerie de terre
», cette originalité dans l’alliance constante de
la fidélité au modèle et du raffinement dans l’exécution
technique qui lui ouvrent la voie du succès. Il copie par moulage
médailles et pièces d’orfèvrerie ou de pierre
dure, tente même de découvrir le secret de fabrication
de la « poterie de Saint-Porchaire » que collectionnait
son protecteur Montmorency. Pour ce dernier, il envisage la réalisation
d’une grotte de jardin en céramique en vue de laquelle
il amasse un extraordinaire répertoire de reproductions de plantes,
de roches, d’animaux et d’insectes. Ce répertoire
lui sert de fonds d’étude scientifique et en même
temps de support à une production de vaisselle « rustique
» qui lui assure une certaine prospérité financière.
S’il transporte ce fonds d’atelier de Saintes à Paris,
c’est pour répondre à une autre commande, destinée
au jardin que Catherine de Médicis veut aménager aux Tuileries
: mais c’est surtout l’activité d’un savant
et d’un -chercheur que révèle l’étude
de son séjour parisien.
Thierry Crépin-Leblond
conservateur en chef du patrimoine
directeur du château et des musées de Blois