Il existe une tradition française
de clarification par les mathématiques ; elle est associée
à une clarification des mathématiques qui est destinée
à les sortir du rôle malheureux de science réservée
à un trop petit nombre. Le livre de Gaspard Monge, Applications
de l’algèbre à la géométrie,
tient sa place dans cette tradition à deux faces. En relève
également la publication, en latin et à Tours en 1593,
de l’Introduction en l’art analytique
par François Viète, ou celle, en 1637 et à Leyde,
de la Géométrie de René
Descartes venant mettre en lumière le Discours
de la méthode. Les Réflexions sur
la métaphysique du calcul infinitésimal de Lazare
Carnot, en 1797, appartiennent aussi à cette tradition qui se
continue après Monge, et est illustrée par les leçons
de mathématiques qu’Auguste Comte insère au début
de son Cours de philosophie positive en
1830. Comte donne d’ailleurs un nom à la discipline qui
fait l’objet du livre de Monge, et il parle de géométrie
analytique, l’expression étant retenue jusqu’à
nos jours.
D’autres livres seront publiés
dans cette tradition de double clarification, comme la Mesure des grandeurs
de Henri Lebesgue, une fois établie sa nouvelle intégrale
au début du XXe siècle, ou les Éléments
du calcul tensoriel d’André Lichnerowicz en 1950,
et en anglais La géométrie des
fractales de Benoît Mandelbrojt. C’est bien cette
tradition que l’on peut célébrer par le bicentenaire
de la parution des Applications de l’algèbre
à la géométrie.
Monge a d’ailleurs infléchi la tradition vers l’enseignement
des mathématiques, et a ainsi donné aux mathématiques
une visibilité dans la formation du citoyen qui est intéressé
au développement de la chose publique. Son livre de 1805 rendait
compte avec simplicité des avancées de la pensée
analytique en termes sensibles de géométrie dont l’essentiel
algébrique et de transformations des coordonnées se trouvait
chez Leonhard Euler. Mais le livre n’était pas réservé
aux seuls mathématiciens. Il était destiné aux
élèves de l’École polytechnique déjà
vieille de dix ans. Devait ainsi se constituer un fonds commun de références
intellectuelles pour les ingénieurs des différents corps.
Ce livre de géométrie analytique fournissait un des éléments
d’une culture mathématique jugée indispensable pour
tous les hommes de progrès. Comte inscrira même la géométrie
analytique dans sa « Bibliothèque du prolétaire
».
Il existe deux autres livres de Monge consacrés à la géométrie
et elle a pu paraître comme une « science française
» simplement parce que Lazare Carnot ou André-Marie Legendre
publiaient vers la même époque. L’un des livres de
Monge est paru avec la fondation de l’École polytechnique
en 1795 ; il portait sur l’application de l’analyse à
la géométrie : il traitait de la géométrie
différentielle qui allait connaître un développement
considérable au XIXe siècle, notamment sous
l’effet de l’école mathématique allemande.
L’autre livre, occasionné par l’ouverture de l’École
normale supérieure, traitait de la géométrie descriptive,
qui restera longtemps la langue graphique précise de l’ingénieur
et retrouve aujourd’hui la faveur des architectes. Renaîtra
aussi la géométrie projective et la géométrie
synthétique à la manière des anciens Grecs, qui,
dans un jeu de simplification professorale, sera souvent opposée
pour son élégance à la matière de la géométrie
analytique. C’est bien sûr une combinaison d’analytique
et de synthétique qui fournit le véritable progrès.
Une peinture due à Louis-Léopold Boilly, en 1804, peut
illustrer la position des mathématiciens devenus à la
mode dans la société française du tout début
du XIXe siècle. Le peintre donne à voir l’atelier
du sculpteur Houdon et il s’active sur le modèle d’un
savant : ce pourrait être Monge, devenu sénateur par
le bon vouloir de Bonaparte, ou encore Laplace également sénateur.
Le savant, symbole des temps nouveaux, est monté sur une estrade,
mais est habillé à l’ancienne, comme s’il
portait la marque de la tradition intellectuelle des Lumières,
revêtu de la gloire auparavant attribuée à Voltaire
dont on aperçoit un peut plus haut la célèbre
statue, parmi d’autres illustres.
Jean Dhombres
directeur de recherche au CNRS
directeur d’études à l’École
des hautes études en science sociale