Mickiewicz est aux Polonais ce que Dante est aux Italiens et Gœthe
aux Allemands : un poète inspiré qui a cristallisé
l’identité culturelle de son peuple, grâce à
qui la littérature a « remplacé » en quelque
sorte la patrie disparue. Chef de file des romantiques polonais, guide
inspiré de ses contemporains, il a soutenu par son patriotisme
visant l’universel l’unité culturelle. Il est donc
apparu comme « Pèlerin de la liberté »,
tel que l’a représenté Bourdelle.
Ses chefs-d’œuvre poétiques comme les Aïeux
(1823-1832), Le Livre des Pèlerins
polonais (1832), ou Pan
Tadeusz (1833), pour ne citer que les plus
grands, constituent une synthèse des grandes idées de
l’époque en alliant le religieux, le politique et le
culturel. La solidarité des peuples et la lutte pour leur liberté,
ainsi que l’impératif d’une éthique dans
les relations internationales, en sont les idées centrales.
En bon héritier de la Respublica polono-lituanienne multiethnique
et pluriconfessionnelle, il a créé par son art les bases
d’une autonomie culturelle de la société ferrant
ses sentences hors de tout pouvoir, politique ou confessionnel.
Pour la religiosité, il est le grand pionnier des transformations
de l’après Vatican II : la sainteté pour lui s’enracine
dans l’engagement historique pour l’affranchissement des
peuples et la transformation du monde.
Pour les Européens d’aujourd’hui, il est parmi
les premiers visionnaires de l’Europe unie. L’Europe des
peuples – pas encore celle des gouvernements – construite
autour d’un parlement et d’un tribunal communs, à
partir des mêmes valeurs fondamentales. Il pourrait à
ce titre être considéré comme l’un des pères
de l’Union Européenne.
Pour les Français, il reste peu connu, sauf en tant qu’ami
de George Sand, Madame d’Agoult, Lamennais, Montalembert…
Pourtant les institutions gardent sa mémoire : la chaire des
« langue et littérature slaves » a été
créée pour lui au Collège de France (1840-1844),
et il y figure sur un médaillon entouré de Jules Michelet
et Edgar Quinet.
Son influence sur l’actualité est indéniable,
depuis l’opposition contre le communisme suite à l’interdiction
des Aïeux
en 1968, à travers les encycliques de Jean Paul II, jusqu’à
la politique étrangère de la Pologne actuelle qui ne
veut pas oublier son devoir de solidarité envers les peuples
qui ont partagé son destin. Et puis, « last but not least
», de grands metteurs en scène modernes s’inspirent
toujours de sa vision du théâtre : Wajda, Grotowski,
Kantor…
Michel Masl/owski
professeur de littérature polonaise à l’université
Nancy II
co-directeur du centre de recherche interculturelle « CERCLE
»