L’Histoire
de France de Michelet (1833-1867) se modèle trop sur la
vie de l’historien comme sur le cours du siècle pour que
le rythme de sa publi-cation ne se dérègle jamais. Elle
s’interrompt brusquement en 1844, après un sixième
tome consacré au règne de Louis XI. -Michelet semble pourtant
impatient de la poursuivre. Pendant deux années (1840-1841),
il a voué tout son enseignement au Collège de France à
la « Renaissance ». Il a prononcé bien avant Burckhardt
(1863) le maître mot, un et unique, sur-investi de tout son sens
et de tout son charme.
« Renaissance éternelle
! » s’est-il écrié devant la jeunesse des
Écoles, non sans se rappeler l’acte de foi que l’épreuve
du veuvage vient de lui dicter : « on croit mourir, on ne meurt
pas ». Mais voici qu’en 1844, l’une de ces urgences
qui ne cessent de solliciter son engagement vient différer l’hommage
dû à la Renaissance dans l’Histoire
de France. Michelet se convainc, comme Lamartine, que la rue
ne tardera plus à sanctionner l’ « échec des
trois gouvernements successifs de l’épée, du droit
divin et de la banque ». Il publie donc, de 1847 à 1853,
l’Histoire de la Révolution française,
afin que ne se répète pas la dérive d’une
révolution « qui ne sut pas son passé ». Contemporain
de la Seconde République, le mémorial de la « Fondation
» de 1789 l’est aussi de l’avènement du Second
Empire, qui chasse Michelet du Collège et des Archives.
En 1853, physiquement épuisé et moralement découragé
d’avoir touché, en racontant la Terreur, « le fond
de l’Enfer où la morale fait faire les crimes »,
l’historien se réfugie dans sa chère Italie. Il
y reçoit, en juin 1854, par « ensevelissement maternel
» dans les boues brûlantes d’Acqui, la promesse d’une
Vita nuova. Mais c’est en renouant
avec l’Histoire de France et «
en nageant », enfin,
« dans la Renaissance », qu’il revient définitivement
à la vie, qu’il renaît lui-même. Publiés
en 1855, deux nouveaux volumes, Renaissance et Réforme, auxquels
succèderont, l’année suivante, Les guerres de religion
et La Ligue, impriment à l’Histoire
de France un nouvel élan, qui ne se relâchera plus.
Michelet confirme, dans l’ « Introduction » de Renaissance,
son adhésion à la « foi profonde » proposée
par Rabelais au visiteur de son « Temple de la Volonté
» et partagée, de Brunelleschi à Érasme,
de Luther à Copernic, de Léonard de Vinci à Marguerite
de Navarre, par tous les inspirateurs de la « Révolution
du XVIe siècle ». Honni soit le « peuple des sots
» qui consomme au sein de l’Église et de l’Université
la déchéance scolastique du génie médiéval
! Mais c’est dans sa « défense et illustration »
de la Renaissance et de la Réforme, couplées « dans
leurs alliances comme dans leurs disputes » que l’historien
se montre le plus convaincant.
En 1855, Stendhal absent, qui mieux
que Michelet accompagnerait la jeune armée de Charles VIII dans
sa découverte d’un « crescendo de merveilles »
sur le sol natal de la Renascita ? Qui mieux que l’ancien apprenti
imprimeur se représenterait le choc de la vulgarisation des grands
textes fondateurs, sacrés ou profanes, qui fit que « le
nouveau se trouva le vieux, le ridé, le caduc » ? Qui mieux
que le « promeneur solitaire » de Fontainebleau réveillerait
les « songes d’une nuit d’été saisis
au passage par la main vive et délicate » de Jean Goujon
? Qui mieux que le mémorialiste d’Herr Omnes prêterait
sa voix au « chant de joie commune » accueillant la prédication
luthérienne : « Remettez l’argent dans vos poches,
Dieu vous sauve gratis » ?
Au lendemain de la mise en vente de Renaissance,
le 1er février 1855, le sévère Taine, convenant
que l’auteur « peint comme Delacroix et dessine comme
Doré », présume que l’Histoire
de France, « dans cinquante ans peut-être »,
figurera l’ « épopée lyrique » de
la nation. Mais Michelet s’émeut de reconnaître
dans « ce nom de poète » qui lui est prêté
« l’accusation sous laquelle on a cru jusqu’ici
accabler l’historien ». Justice ne lui sera pleinement
rendue que par Lucien Febvre, fidèle parmi les fidèles,
qui ne manquera pas de s’interroger longuement, dans l’un
de ses propres cours au Collège de France (1942-1943), sur
« Michelet et la Renaissance » en affirmant bien haut
: « Recréons avec lui l’Histoire, celle qui est
Résurrection. »
Paul Viallaneix
professeur honoraire des Universités