La guerre de Crimée est l’exemple
même d’une guerre prétexte, d’une guerre de
chancellerie, qui a éclaté toute seule à propos
d’une question abstraite, sur des griefs anciens, sans animosité
ni colère, sans esprit de conquête ni même de terrain
d’opération choisi à l’avance.
Ni la protection des Lieux saints confiés à la France,
ni le patronage des Chrétiens d’Orient revendiqué
par la Russie, ni la liberté de navigation dans la mer Noire
ne justifient une guerre terrestre en Russie. Les opinions, mal informées,
sont artificiellement excitées, les états-majors se laissent
surprendre. La réalité est que la Russie se lance dans
une aventure, que Londres veut assurer sa prépondérance
navale et que Paris voit une vraie guerre européenne qui efface
les revers de 1815 et soude une nouvelle entente cordiale avec l’Angleterre
à laquelle, pour mieux la dominer, Napoléon III joint
déjà le royaume de Sardaigne.
À plus de 3 000 kilomètres de Marseille et 4 000 des côtes
anglaises, cinq cents navires sillonnent les mers et approvisionnent
une armée coalisée dont les effectifs passent de 30 000
à 240 000 hommes. Les troupes d’Afrique sont expédiées
avec leur équipement léger et croient à une expédition
sur une côte d’azur. Le froid l’hiver, la sécheresse
l’été et la maladie feront beaucoup plus de victimes
que les combats. Les erreurs de commandement sont nombreuses et les
combats acharnés. Pendant ce temps, c’est le Carnaval aux
Tuileries et l’Exposition universelle à Paris. On aura
toutes les peines du monde à empêcher Napoléon III
de se rendre sur la mer Noire. D’ailleurs, ira-t-on sur le Danube,
en Ukraine ou en Crimée ? C’est ce dernier champ de bataille
qui est choisi.
La campagne commence par une série d’opérations
manquées, ponctuées par quelques victoires brillantes,
toutes meurtrières, l’Alma, Balaklava, Inkermann, Tchernaïa,
Traktir dont les noms deviennent familiers aux Parisiens. Finalement,
tout l’enjeu se concentre sur Sébastopol, la grande cité-forteresse
fondée par la grande Catherine et Potemkine, puissamment défendue
et si difficile à investir. Après une année de
siège et deux assauts repoussés, dont le deuxième,
le 18 juin 1855, jour choisi comme l’anniversaire de Waterloo,
n’a pas surpris les Russes, les combattants se sont rapprochés,
parfois à 25 mètres des défenses dans des tranchées
creusées dans le roc. En deux ou trois secondes, les tireurs
d’élite logent une balle dans la tête de celui qui
apparaît au créneau. 300 canons pilonnent les fortifications
autour de la ville et l’assaut général sera donné
par 50 000 hommes. Le jour du 8 septembre 1855 est choisi par le commandant
en chef, le général Pélissier, assisté de
Bosquet qui commande le 2e corps et de Mac Mahon, fraîchement
débarqué d’Algérie, qui commande la 1re division,
celle à laquelle est réservée, en raison de ses
exploits récents, la tâche décisive de s’emparer
de Malakoff.
Les Français appellent tour Malakoff une vieille tour arasée
qui n’est que la partie centrale, mais la plus extérieure,
d’une vaste forteresse que les Russes nomment Kornifoff. Cette
forteresse possède quatre lignes de défense intérieures
et une seule ouverture à l’arrière vers Sébastopol.
Depuis les précédents assauts, cette ouverture a été
resserrée et ne laisse que le passage d’un seul homme,
pour empêcher l’envahissement du fort. Cette précaution
sera cause de sa perte car elle empêchera sa reprise par les Russes.
L’escalade de Malakoff est presque impossible : six mètres
de fossé, plus six mètres de parapet sous le feu de la
mitraille et des boulets. L’assaut est donné à midi.
Les zouaves grimpent sans échelle, à main nue, aidés
de courtes pioches, se poussant les uns les autres. Parvenus au sommet,
les Russes livrent un corps à corps farouche et seule la pression
des nouveaux assaillants fait avancer la première ligne et reculer
les défenseurs. La première ligne de défense est
emportée, puis la deuxième. La troisième résiste
et reprend la deuxième. Enfin toutes les réserves sont
employées, les sapeurs découvrent par hasard des fils
électriques reliés par des batteries à l’immense
dépôt de poudre sous la forteresse. S’ils ne les
avaient pas coupés, l’armée entière sautait.
Le drapeau tricolore est alors planté sur la tour. Les Russes
lancent trois contre-offensives mais ne peuvent franchir la gorge construite
par eux-mêmes et que les Français, devenus défenseurs,
commandent. À quatre heures, Malakoff est conquise, aucun autre
point de la défense de Sébastopol n’a pu être
emporté. Pélissier ordonne l’arrêt des combats.
Cet exploit a un héros, c’est le général
de Mac Mahon. Celui-ci a fait l’admiration de l’armée
toute entière par son ardeur, son mépris du danger, son
activité, son ascendant sur les troupes. Il voulait prendre la
tête de l’assaut. Ses adjoints l’ont retenu. Il a
pénétré dans l’enceinte au cours des combats,
s’est placé au sommet de la tour pour exhorter les hommes,
aurait interpellé de vive voix le général russe
Todleben et lancé le célèbre « J’y
suis, j’y reste ! ». Ce mot a-t-il été prononcé
? Ce n’est pas sûr, mais c’est le propre des mots
historiques de résumer toute une situation : ici, préparation
méthodique, furieuse bravoure, détermination inébranlable.
À 10 heures du soir, le ciel s’enflamme. Les Russes incendient
leurs casernes et font sauter leurs dépôts de munitions
en évacuant la ville.
Les récompenses viennent couronner cette glorieuse journée.
Canrobert, Bosquet et Pélissier reçoivent le bâton
de maréchal. Pélissier est fait duc de Malakoff. Mac Mahon
pensait que ce titre aurait dû lui revenir. Il attendra trois
ans le bâton et le titre de duc de Magenta.
L’expédition de Crimée apparaît, du point
de vue militaire, comme le premier des conflits modernes. L’éloignement
fait progresser la machine à vapeur, les premiers cuirassés
apparaissent, et la Russie perd la guerre faute d’un réseau
ferroviaire moderne. Une coalition armée entend faire la police
dans une zone troublée au nom de la Communauté internationale.
Les armements progressent. La précision de l’artillerie,
le fusil à canon rayé, les carabines de précision,
le blindage, gagnent en efficacité. Le rôle du génie
et de l’approvisionnement devient primordial.
Du point de vue diplomatique, l’Angleterre et l’Autriche
obtiennent des avantages substantiels. La France, qui est le grand vainqueur
de cette guerre, n’en retire pas d’avantages concrets, mais
un renforcement de sa situation internationale. Le Congrès de
Paris qui clôt le conflit au début de 1856 est bien la
revanche du congrès de Vienne. Il marque le début du rapprochement
avec la Russie qui se développera jusqu’à l’alliance
à la fin du siècle. Enfin, la question des nationalités
est posée pour la première fois devant l’Europe.
Par l’affirmation de ce principe aux conséquences encore
voilées, Napoléon III apparaît comme le démiurge
des temps nouveaux.
Gabriel de Broglie,
de l’Académie française
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