Né à Paris en 1616 dans un milieu d’artisans (son
père était tourneur en bois), Eustache Le Sueur entra
vers 1632 dans le fameux atelier de Simon Vouet. Pendant une dizaine
d’années, il y reçut une formation de peintre
et de décorateur qu’il compléta – à
défaut du traditionnel voyage à Rome – par la
visite des palais royaux, comme Fontainebleau, et des premières
collections parisiennes. Son style souple et élégant
se fait jour dès la série de modèles de tapisseries
inspirés du Songe de Poliphile
(vers 1637-1643). De la même époque datent des scènes
mythologiques, bibliques ou historiques, pleines de brio, voire de
sensualité, aux coloris clairs et raffinés.
En 1644 ou 1645, Le Sueur est reçu maître-peintre. Son
art prend une orientation nouvelle, au contact des modèles
fournis par Raphaël et Poussin. En 1645, il reçoit la
commande d’une suite de vingt-deux tableaux relatant la Vie
de saint Bruno, pour la Chartreuse de Paris
(aujourd’hui au Louvre). Son inspiration se fait plus austère,
son style plus rigoureux. Cette tendance est plus généralement
celle de la peinture parisienne au moment où se constitue l’Académie
royale de peinture et de sculpture, dont Le Sueur fut l’un des
membres fondateurs en 1648.
Le peintre travaille alors surtout pour une riche clientèle
privée qui fait décorer ses demeures ou ses chapelles.
Il multiplie les sujets sérieux tirés de la Bible et
de l’histoire ancienne. Mais son inspiration sait se faire plus
aimable dans l’hôtel du financier Nicolas Lambert de Thorigny,
où il décore le Cabinet de l’Amour (1644-1646),
ensemble précieux, hélas démantelé, où
les peintures mythologiques se détachaient sur une riche ornementation,
puis la Chambre des Muses (1652-1653) et l’exquis plafond du
Cabinet des Bains.
Avec la fin de la Fronde en 1653, les commandes royales reprennent.
Le peintre travaille au Louvre, où il réalise plusieurs
allégories politiques pour les appartements d’Anne d’Autriche
et du jeune Louis XIV. Il s’essaie aux grands formats avec deux
cartons de tapisseries pour l’église Saint-Gervais (1652-1654,
Louvre et musée de Lyon). Il faut ajouter à ces compositions
monumentales, où le souvenir de Raphaël demeure prédominant,
d’autres commandes émanant d’ordres religieux provinciaux.
Le Sueur y concilie élégance décorative et rigueur
de la construction. L’émotion s’y dissimule derrière
la simplicité du ton.
Une mort précoce interrompit, à trente-huit ans, cette
belle carrière. Dans la seconde moitié du XVIIe siècle,
les réalisations d’un Le Brun à Versailles rejetèrent
quelque peu dans l’ombre un peintre sans doute trop discret.
Pourtant, sa leçon de pureté et de grâce devint,
pendant le XVIIIe siècle, une référence
essentielle pour les artistes qui préparèrent le renouveau
classique. À partir du langage ample et facile créé
par Vouet, le peintre de Saint Bruno
avait développé des recherches formelles de plus en
plus radicales, dont s’est nourri tout un
courant pictural français attaché au jeu quasi musical
des lignes et des couleurs.