« Mon désir
essentiel n’est ni d’étonner ni de charmer : il
est d’émouvoir ». Cette
phrase d’Arthur Honegger illustre bien son désir de transmettre
un message de beauté et d’humanisme à travers
un langage musical certes enraciné dans le présent,
mais non soumis aux innombrables controverses et révolutions
esthétiques qui bouleverseront la première moitié
du XXe siècle.
Honegger naît au Havre où son père, de nationalité
suisse, exerce une activité de commerçant. Il y apprend
le violon, s’initie aux rudiments de l’écriture
musicale puis, après deux années d’études
à Zurich, il entre au conservatoire de Paris ; c’est
là, dans la classe d’André Gédalge, qu’il
acquiert son métier de compositeur et parvient peu à
peu à dégager sa personnalité créatrice.
Travaillant également avec Charles-Marie
Widor et Vincent d’Indy, il a pour camarades Jacques Ibert ainsi
que Darius Milhaud avec lequel il rejoindra bientôt le fameux
Groupe des Six.
Après plusieurs compositions « d’école »,
Honegger termine en 1917 son 1er Quatuor à cordes dans lequel
s’affirment les caractéristiques de son style : solidité
de la construction et de l’écriture, audace de l’harmonie,
sûreté d’un langage qui assume pleinement les influences
qui l’ont façonné : celle des contemporains français
(Fauré, Debussy, Schmitt) mais aussi d’auteurs germaniques
alors presque ignorés en France (Strauss, Reger) auxquels s’ajoute
la fascination du modèle beethovenien.
En 1921, Honegger reçoit la commande d’une importante
musique pour un drame de l’écrivain suisse René
Morax qui va être représenté au théâtre
du Jorat, dans le village vaudois de Mézières, et qu’il
doit achever en deux mois. Le jeune musicien relève le gant
et compose un ouvrage qui, bientôt transformé en oratorio,
acquiert une réelle popularité : Le
Roi David. Donné à Paris
en 1924, ce dernier remporte un véritable triomphe qui vaut
à son auteur une célébrité confirmée,
quelques mois plus tard, par le succès de Pacific
231 dans lequel Honegger, à travers
l’évocation d’une locomotive, se livre à
un étonnant travail rythmique et contrapuntique. Dès
lors les commandes affluent et, au milieu d’ouvrages les plus
divers, le musicien travaille dès 1923 pour le cinéma,
collaborant avec Abel Gance pour La Roue
puis Napoléon.
Il écrira en tout quarante-deux partitions pour l’écran,
travaillant avec des réalisateurs tels qu’Yves Allégret,
Raymond Bernard, Marcel L’Herbier ou Marcel Pagnol.Dès
1925, c’est la danseuse et tragédienne Ida Rubinstein
qui le sollicite pour plusieurs -spectacles lyriques mêlés
de déclamation. À sa demande, il écrira en 1935
Jeanne d’Arc au bûcher, vaste oratorio scénique
sur un poème de Paul Claudel1, l’un de ses plus grands
chefs-d’œuvre. Si Honegger collabore avec de grands écrivains
de son temps (d’Annunzio, Claudel, Cocteau, Valéry),
il affectionne la musique « pure ». Auteur de trois Quatuors,
cinq Symphonies et de nombreuses pages instrumentales et vocales,
il accordera toujours le même soin et la même conscience
à l’élaboration de ses œuvres, de la simple
chanson à la plus savante construction symphonique.
Pour Arthur Honegger, être créateur c’est aussi
être témoin de son temps et apporter, à travers
la musique, une réflexion sur la condition humaine ainsi qu’une
ouverture vers l’espérance. C’est sans doute la
raison pour laquelle ses œuvres rencontreront un écho
si intense pendant l’Occupation qu’il choisit de vivre
à Paris, alors que sa nationalité suisse lui aurait
permis de trouver asile au pays : qui a entendu le choral clamé
par la trompette à la fin de sa 2e Symphonie (1941) terriblement
tourmentée, ne peut rester insensible à cette bouleversante
irruption de la lumière dans un monde de ténèbres.
En 1947, Honegger est victime d’un très grave accident
cardiaque ; ses dernières années sont marquées
par un douloureux pessimisme que lui inspirent la ruine de l’Europe,
la course aux armements liée au début de la guerre froide
ainsi qu’un matérialisme galopant, dévastateur
des plus hautes valeurs humaines et spirituelles. Il traduit sa lassitude
dans sa Symphonie n° 5 (1951)
puis, miné par la maladie, compose en 1953 Une
Cantate de Noël, son ultime quête
d’espérance. C’est la dernière inspiration
du musicien qui, à bout de forces, s’éteint quelques
mois après avoir été élevé au grade
de grand officier de la Légion d’honneur. Notons que
cette décoration avait été précédée,
en 1952, par son élection comme membre de l’Institut
de France à titre étranger.
Si la musique d’Arthur Honegger a connu de son vivant une célébrité
considérable, la postérité n’a retenu de
son œuvre immense qu’un nombre assez restreint de compositions.
Puisse la commémoration du cinquantième anniversaire
de sa mort remettre en lumière des partitions aussi essentielles
qu’Antigone, Horace Victorieux,
Sémiramis, Cris du Monde ou les
Quatuors à cordes,
qui -montrent la force et l’universalité de cet «
honnête homme », aussi grand artiste qu’infaillible
artisan.