Pourquoi célébrer en 2005 le bicentenaire de la mort
de Greuze ? La mièvrerie de La
cruche cassée, le sentimentalisme,
encore plus équivoque, de la Jeune
fille pleurant son oiseau mort ont vieilli
: aujourd’hui ils agacent plus qu’ils ne séduisent.
Le « morceau de réception » du peintre à
l’Académie, son Caracalla1 tardif de 1769 – tardif
puisque l’artiste, académicien « agréé
» dès 1755, l’avait fait attendre près de
quinze ans… – avait déçu ses premiers juges
dont le verdict n’a pas été invalidé par
la postérité. Quant au Fils
ingrat ou au Mauvais
fils puni, pièces autrefois si admirées,
leur gesticulation mélodramatique est plus propre à
susciter de nos jours sarcasmes ou sourires qu’émotion
de connivence.
Reste que Greuze, coloriste discuté, a été un
dessinateur de talent. Reste le charme de ses têtes d’enfants,
à une époque qui découvrait l’enfance,
la -qualité de ses portraits, ceux de sa femme, de son beau-père
le libraire Babuty, ou du graveur Wille, l’expressivité
de ses études, souvent plus vivantes que les -personnages achevés,
et surtout la place de l’artiste dans l’histoire culturelle
moderne. Or cette place est importante pour au moins trois raisons.
D’abord pour une célébrité acquise dans
toute l’Europe : avant de devenir pièces de musées
– notamment à Tournus, au Louvre, à l’Ermitage
etc. – ses tableaux sont, certes, la propriété
privée de quelques amateurs, comme l’un de ses protecteurs,
le fermier général Lalive de Jully, mais ils sont reproduits
et répandus sous forme de très nombreuses estampes ;
le peintre lui-même s’intéresse à une diffusion
qui lui assure des profits confortables mais de ce fait il contribue
aussi – une -gravure étant loin de coûter aussi
cher qu’un tableau – à une certaine démocratisation
de la culture artistique. Le choix de sujets empruntés à
la vie quotidienne de la classe moyenne pousse dans le même
sens.
Car Greuze est important, en second lieu, par la visée morale
de son art : entendons par là non l’intention directement
édifiante qui encombre trop souvent ses toiles, l’ambition,
exaltée par Diderot en 1763 devant La
Piété filiale, de faire de la morale en peinture,
mais la promotion esthétique que son œuvre assure aux
valeurs bourgeoises et familiales. Ce n’est pas un hasard si
Greuze est le contemporain non seulement de Diderot (« C’est
vraiment là mon homme que ce Greuze », proclame encore
en 1763 l’inventeur du drame bourgeois), mais aussi de Sedaine
et de ce Toussaint dont le livre Les
Mœurs fit scandale en 1748, notamment
parce que l’auteur s’y étonnait de ce que l’Église
romaine canonisât depuis toujours « des squelettes anonymes
» plutôt que des pères de famille vertueux…
Enfin et surtout, en peinture comme en littérature, cette revendication
de dignité et de reconnaissance pour les vertus quotidiennes
s’exprime par une esthétique nouvelle, en rupture avec
la hiérarchie classique. Tandis que de -nouvelles formes dramatiques
visent à supplanter la tragédie, Greuze a l’audace
d’élever la peinture de genre au rang de la grande peinture
d’histoire : ce n’est pas encore la Révolution,
c’est déjà une révolution.
Jean Ehrard
ancien professeur à l’université Blaise-Pascal
(Clermont-Ferrand)
1. -Titre exact : L’Empereur Septime Sévère reproche
à Caracalla son fils d’avoir voulu l’assassiner