Issu d’une famille de paysans
provençaux, Pierre Gassendi, philosophe et savant français,
peut poursuivre, grâce à la protection de l’évêque,
des études de latin, de rhétorique et de philosophie (Digne
et Aix), avant de devenir docteur en théologie à Avignon,
puis professeur de philosophie à Aix (1617). Comme les Jésuites
lui retirent sa chaire (1621), il décide de se consacrer à
l’astronomie et à la philosophie, deux passions qu’il
ne cessera d’approfondir, d’autant qu’au XVIIe s.,
avec la remise en cause du géocentrisme et l’importance
à tous égards du procès de Galilée, l’astronomie
est le champ par excellence de l’élaboration de la modernité
scientifique et philosophique. Différent sur ce point des savants
de son temps, le plus souvent infatigables et curieux voyageurs, son
horizon se limite à la Provence où il exerce des fonctions
ecclésiastiques (successivement chanoine et prévôt
à l’église cathédrale de Digne, puis éphémère
agent du clergé) et à Paris, notamment pour tenir la chaire
de mathématiques au Collège royal (1645). En revanche,
comme la plupart des hommes de science et de lettres de son temps qui
dessinent les grands traits de la future République des lettres,
il est un remarquable épistolier.
La correspondance (latine1 et française)
qu’il laisse constitue une source importante, pour la connaissance
de l’homme, de l’œuvre et de l’époque,
mettant en évidence les réseaux du commerce savant, mais
aussi le rôle primordial qu’il accorde à l’amitié
: citons François Luillier, ses protecteurs (Nicolas Fabri de
Peiresc, Louis de Valois et Louis Habert de Montmort), le minime Marin
Mersenne, le médecin Guy Patin, les trois membres de la Tétrade,
Gabriel Naudé, François la Mothe Le Vayer, Élie
Diodati. La liste serait longue des personnalités qui ont marqué
les étapes de sa vie (les astronomes Galilée et Kepler,
le philosophe Hobbes, le peintre Mellan, la reine Christine, les Pascal
père et fils, etc.), quels que soient leur religion, leur sexe,
leur origine sociale et le pays dans lequel ils vivent, de la Pologne
à l’Espagne, de la Suède à la Sicile, sans
parler du réseau de Capucins qui, procédant sous la direction
de Gassendi et de Peiresc à l’observation en divers points
d’Europe et du Proche-Orient de l’éclipse de Lune
de 1635, contribuent à préciser la mesure des longitudes
et à corriger de mille kilomètres la carte de la Méditerranée.
Cette opération, comme l’expérience barométrique
ou celle sur la chute des corps, est typique de son engagement scientifique,
dans sa double dimension, théorique et pratique.
En réalité, peu des sujets qui intéressent la nouvelle
science échappent à sa recherche : astronomie, médecine,
physique, mathématiques, mécanique, musique, météorologie,
vulcanologie, etc. Il apporte des données et des conclusions
utiles, parfois pertinentes, dans tous les domaines où la nouvelle
méthode, fondée sur l’expérience et l’observation,
trouve à s’appliquer. Cette méthode, opposée,
en théorie et en pratique, au dogmatisme scolastique, regroupe
dans sa dimension critique (contre l’aristotélisme) et
dans son versant positif (construction des nouveaux savoirs) tout un
ensemble de savants dont le nom est passé à la postérité.
Des différences de points de vue, notamment entre les savants
tenants d’un savoir « ésotérique » (le
théosophe anglais Robert Fludd) et ceux qui récusent le
rôle des formes symboliques dans la constitution de la nature
des choses, se font toutefois sentir à l’intérieur
de ce groupe défini par ses options naturalistes et rationalistes,
qui constituent la dynamique de l’histoire des sciences à
venir. Le débat sur les postulats métaphysiques, entre
Gassendi et Descartes, manifeste la vigueur des confrontations conceptuelles
et l’importance de leurs enjeux.
En outre, Gassendi ne rejette pas en
bloc l’héritage du passé : il y prend ce qui reste
d’actualité, sans cesser de considérer que les avancées
contemporaines seront à leur tour relativisées par les
découvertes à venir, -fondant ainsi sa croyance dans le
progrès de la connaissance, avec le souci de toujours historiciser
les faits humains, fidèle en cela à une vision inspirée
de son double enracinement intellectuel et religieux, dans l’épicurisme
et dans le christianisme. Pour ces deux doctrines, chacune dans le registre
de vérité qui lui est propre (théologique d’une
part, physique d’autre part), auxquelles il adhère en même
temps et qu’il s’efforce de les concilier, le temps est
avant tout linéaire et proscrit l’idée d’un
éternel retour.
Gassendi est connu comme le philosophe qui, en son siècle, réhabilite
Épicure et la philosophie du Jardin, qu’il restaure, commente
puis expose sous la fiction d’un Épicure « redivivus
», revenu à la vie. Il reformule la logique d’Épicure
pour qu’elle serve de fondement à la nouvelle science et
à ses méthodes empiriques, élaborant une théorie
des erreurs et de la vérification. La réhabilitation morale
d’Épicure, qui l’oblige à réfléchir
sur ses dieux, lui permet de dépasser la contradiction apparente
entre christianisme et épicurisme, et de concevoir son propre
système philosophique, qui articule logique, éthique et
atomisme épicuriens avec la doctrine de la création du
monde par Dieu, de la Providence, de l’incorporéité
et de l’immortalité de l’âme, constituant ainsi
la pensée chrétienne sur les bases de la philosophie épicurienne.
Faisant de l’éthique la question centrale de la philosophie,
il pose le plaisir comme fin de l’homme et la philosophie comme
un exercice vers la vie plus heureuse. La liberté de l’homme,
chevillée à l’affirmation de la Providence et de
la création de l’homme par Dieu, acte d’amour dégagé
de la nécessité physique, est un des points d’articulation
de l’ensemble de sa philosophie, qui procède à la
double récusation du destin et du hasard.
Gassendi, conseiller du gouverneur de la Provence au moment de la Fronde,
formule une conception politique anti-machiavélienne proche de
Hobbes. Contre le préjugé que l’épicurisme
condamnerait l’activité politique, il prouve que, loin
de ternir la réputation d’un homme d’État
et de l’entraver au quotidien, la pratique de la philosophie est
une qualité politique.
Gassendi est mal connu ; sa pensée est le plus souvent déformée,
voire méprisée. Les raisons en sont diverses : ses œuvres
sont difficilement accessibles (écrites en un latin difficile)
; ses épigones ont mauvaise réputation (Chappelle, Cyrano
de Bergerac) ; le cartésianisme l’a finalement «
emporté » ; de plus, sa profonde modestie n’a guère
aidé à la diffusion de ses idées. Son mode de -composition
et de pensée éminemment baroque, laissant une large part
à -l’ironie, hostile aux affirmations tranchées,
déroute le lecteur, de même que la présence des
références et citations souvent interprétées
comme une accumulation, alors qu’elle relève d’un
choix lui-même théorisé, cherchant à inventer
une langue philosophique qui puisse représenter la singulière
composition de la nature des choses et de la pensée.
Pour Gassendi, l’érudition est la voie de la liberté
; elle permet au sujet en quête d’autonomie contre les
autorités de toute sorte de faire preuve d’audace selon
la fameuse devise Aude sapere qu’il emprunte à Horace,
et démontre ainsi le lien étroit qu’elle entretient
avec la construction de la vie morale. Enfin Gassendi, à la
fois matérialiste et spiritualiste, sceptique et dogmatique,
homme de science et homme d’Église, traverse les lignes
d’opposition tracées par l’historiographie : mené
par le souci d’affranchir l’esprit de toutes les formes
de dogmatisme que seule la connaissance -permet de critiquer sur des
bases légitimes, il constitue, sans esprit de système,
une philosophie cohérente dont toutes les parties s’intègrent
et se répondent, et qui en même temps assume son dépassement
à venir.
Sylvie Taussig
docteur de l’université de Paris X-Nanterre
chargée de recherche au CNRS
centre d’histoire de la philosophie moderne
1. -P. GASSENDI, Lettres latines, éd. et trad. du latin par
S. Taussig, Turnhout, Brepols, 2004, coll. : « Monothéismes
et philosophie ».