Dès le Moyen Âge, les
foires locales avaient donné l’occasion aux marchands et
artisans français et étrangers de vendre ou échanger
leurs produits.
C’est François de Neufchâteau qui, sous le Directoire,
eut l’idée de convier en septembre 1798 artistes et manufacturiers
à un « spectacle d’un genre nouveau, une Exposition
publique des produits de l’industrie française, afin de
porter le coup le plus funeste à l’industrie anglaise ».
Des arcades élevées aux Champs-Élysées présentèrent
– gratuitement – produits manufacturés et moyens
de production, avec ce maître-mot : « Le premier caractère
des mérites d’un ouvrage est l’invention, le premier
titre à la reconnaissance publique est le degré d’utilité
».
Par dix fois, de 1801 à 1849 et quel que fût le régime,
se produisit le même rassemblement, en progression constante :
110 exposants en 1798, 4452 en 1849. Le principe était d’accepter
tout ce qui était utile et ingénieux, vêtement sans
couture ou machine à préserver les navires de naufrages
: conception saint-simonienne qui célébrait les merveilles
de l’industrie et les hommes qui les concevaient. Pour chaque
manifestation, un bâtiment provisoire était édifié.
Depuis plusieurs années, certains songeaient à ouvrir
ces expositions aux participations étrangères, idée
reprise par le gouvernement de la IIe République : l’Exposition
de 1849 serait internationale. Mais l’idée fut combattue
par les industriels français, opposés à la concurrence,
et ce fut l’Angleterre qui la réalisa : l’Exposition
internationale de Londres ouvrit en 1851 et, autre nouveauté,
dans un bâtiment spécialement élevé, le Crystal
Palace de l’architecte Paxton.
La manifestation eut un succès éclatant : six millions
de visiteurs et cinq millions de bénéfice. La France fut
un des vainqueurs de la compétition. Ce triomphe et les Expositions
qui suivirent à Dublin, New York et Munich vinrent à bout
des oppositions malthusiennes et Louis-Napoléon décida
l’organisation à Paris de la première Exposition
internationale française, en 1855. Et, renonçant au provisoire,
le prince-président décida en 1852 la construction d’un
édifice
« pouvant servir aux cérémonies publiques …
d’après le système du Palais de Crystal ».
Les Champs-Élysées furent désignés pour
recevoir ce « Palais des Arts et de l’Industrie »,
liaison sémantique nouvelle. Hittorff présenta un projet
d’architecture métallique affirmée, annonçant
les futures halles de Baltard, mais la -commission le jugea trop petit
et Napoléon III se prononça pour Viel et -Desjardins,
qui édifièrent en 1853 sur l’emplacement actuel
des Grand et Petit Palais un lourd bâtiment de fer, brique et
verre dissimulé derrière des façades de pierre
: camouflage qui devait connaître une longue postérité.
Cet édifice disgracieux fut démoli en vue de l’Exposition
de 1900 : on en a gardé les sculptures du couronnement, remontées
dans le parc de Saint-Cloud : la France couronnant l’Art et l’Industrie
par Élias Robert. D’ailleurs, le nouveau bâtiment
était aussi trop petit, et il fallut pour l’Exposition
lui adjoindre le long du quai une Galerie des machines, la première
du genre et, entre les deux édifices, la rotonde construite en
1839 par Hittorff pour un panorama, attraction en vogue, et qui fut
affectée aux industries de luxe. Elle disparaîtra en 1856.
Les trois édifices étaient reliés par des galeries
et un autre pavillon était affecté aux arts, où
Ingres, Delacroix et Decamps reçurent chacun une salle entière
: par-delà la rivalité des deux premiers, le régime
consacrait leur gloire. Dans le bâtiment fut présenté
pour la première fois le tableau L’impératrice
Eugénie et ses dames d’honneur de Winterhalter,
image éclatante du règne, et Courbet, non admis, fit édifier
à proximité une baraque pour une dizaine de ses toiles,
dont l’Atelier.
La manifestation, qui rassemble vingt-quatre mille exposants, dont
douze mille étrangers, n’attire que cinq millions de
visiteurs, pour la première fois payants : 0,20 F le dimanche,
jour des « classes laborieuses », 5 F le vendredi, jour
chic, et 1 F les autres jours. Mais le gouvernement impérial,
-toujours tourné vers le social, avait fait distribuer dix
mille entrées gratuites aux ouvriers. La recette ne monta qu’à
3 300 000 francs, pour 11 500 000 francs de dépenses mais,
fait capital pour l’évolution du Bâtiment, on faisait
connaître les nouveaux produits métalliques et les premiers
essais de ciment armé : idée saint--simonienne encore
que donner comme but à l’Exposition de montrer les découvertes
techniques nouvelles.
Curieuse manifestation, qui annonçait la considérable
réussite économique et industrielle du Second Empire
et, en même temps, présentait, à quelques mètres
l’une de l’autre, deux peintures antinomiques,
L’impératrice Eugénie et ses dames d’honneur
et l’Atelier. Certains visiteurs
surent-ils apprécier leur différence, et en tirer leçon
?
Georges Poisson
conservateur général du patrimoine
administrateur des Amis de Napoléon III