« Les monuments de l’art et de l’Antiquité
sont le fanal des artistes et des savants », déclare
Quatremère, théoricien et militant intraitable de la
-culture classique régénérée de son temps
sous l’influence des Lumières et par l’action des
gouvernements issus de la Révolution. Sa longévité,
qui le révèle actif du début du règne
de Louis XVI à la fin de la monarchie de Juillet, alliée
à un caractère particulièrement combatif et à
une capacité de production intense, font de cet écrivain
et homme politique un témoin et acteur du passage du XVIIIe
au XIXe siècle et un grand historien de l’architecture.
Disciple de Winckelmann, qu’il considérait comme le fondateur
de la science archéologique, ami dans sa jeunesse du peintre
David, puis inspirateur du sculpteur néo-classique Canova,
il fut jusqu’au triomphe du romantisme – auquel il -s’opposa
vigoureusement – le plus célèbre et le plus intransigeant
défenseur de l’héritage artistique légué
par la Grèce et la civilisation romaine. Adepte du dogme de
l’imitation des Anciens, Quatremère n’envisageait
aucune issue dans l’acte créateur soumis à la
libre imagination ou au sentiment d’individualité. L’archéologie,
avec l’histoire, devait être l’outil consensuel
d’une régénération des arts et du goût
du public, que les temps de nouvelles libertés et de civisme
devaient inspirer aux initiatives politiques.
Né à Paris, où il meurt quatre-vingt-quatorze
ans plus tard, Quatremère fut d’abord destiné
à la pratique de la sculpture. Lors d’un long séjour
en Italie (1776-1784), il se passionne pour l’étude des
monuments antiques, délaisse sa vocation artistique pour rejoindre
les cercles intellectuels formés dans le sillage du Grand
Tour et l’aura de l’Académie
de France à Rome. Érudits, antiquaires et artistes anticomanes,
Mengs, Piranèse, le jeune peintre David, le guident dans sa
formation d’historien de l’art et de théoricien
de l’imitation des Anciens. Sa première étude,
Mémoire sur l’architecture
égyptienne, est couronnée
en 1785 par l’Académie des inscriptions – l’année
même où David expose au Salon du Louvre Le
Serment des Horaces. Choisi comme rédacteur
des volumes consacrés à l’Architecture
de l’Encyclopédie méthodique
de Panckoucke, il fait paraître le premier des trois volumes
en 1788. Cet ouvrage le consacre d’emblée, et pour la
suite de sa carrière, comme le meilleur théoricien du
néo-classicisme de sa génération.
Réformiste modéré, partisan de la monarchie constitutionnelle,
Quatremère met en pratique ses convictions civiques et l’objectif
moralisant de l’art qu’il défend dans l’engagement
politique. Une de ses actions d’éclat, liée à
ses responsabilités d’élu de la Commune de Paris,
de commissaire pour l’instruction publique et de député
de la Législative, fut en 1791 la transformation de l’église
Sainte-Geneviève récemment achevée en Panthéon
des grands hommes de la Nation – mutilant, par l’aveuglement
des baies des quatre nefs, les effets d’espace du chef-d’œuvre
de Soufflot ! Il milita également aux côtés de
David pour la suppression des académies royales (Considérations
sur les arts du dessin en France, 1791),
avant de devenir un des piliers des instances de remplacement qui
furent regroupées dans l’Institut national.
La carrière politique de Quatremère souffrit des changements
de régimes politiques : emprisonné durant la Terreur,
condamné et exécuté par contumace à la
suite du 13 vendémiaire de l’an IV (1795), Quatremère
poursuivit dans la clandestinité son combat contre la politique
des arts du Directoire et du Consulat – la publication de ses
célèbres Lettres au général Miranda sur
le préjudice qu’occasionnerait aux arts et à la
science le déplacement des monuments de l’art de l’Italie…
(1796), dénonçant la spoliation à laquelle furent
soumis les pays conquis par la République, et son action contre
le musée des monuments français de Lenoir, le placèrent
au cœur des grands débats naissants sur la conservation
du patrimoine et l’idée de musée.
Nommé membre de l’Institut dans la classe d’histoire
en 1804, mais tenu à l’écart de toute responsabilité
durant l’Empire, Quatremère retrouve sous la Restauration
et la monarchie de Juillet une place de premier plan dans la vie politique
et -l’administration des arts. Sa
position de secrétaire perpétuel de l’Académie
des beaux-arts lui permet d’imposer sa doctrine à la
plupart des rouages institutionnels dont dépendent l’enseignement
et la production officielle artistiques. Considéré comme
une sorte de tyran « qui semblait même jouir de son impopularité
» (Sainte-Beuve) auprès de la jeune génération
romantique, il démissionna de tout pouvoir à l’âge
de quatre-vingt-quatre ans.
Occultée par les mouvements romantique et moderne, la pensée
de Quatremère a retrouvé un vif regain d’intérêt
depuis une vingtaine d’années, comme source primordiale
dans l’historiographie du néo-classicisme européen,
de la conscience patrimoniale de la période révolutionnaire,
de la création des musées et, plus curieusement, comme
caution du courant post-moderne dans l’architecture contemporaine.
Daniel Rabreau
professeur à l’université
de Paris-1 Panthéon-Sorbonne