En janvier 1856, Baudelaire réclamait
pour quelques élus « le droit de s’en aller »
et célébrait à sa manière le -premier anniversaire
de la mort de Gérard de Nerval :
« il y a aujourd’hui, 26 janvier, juste un an, […]
un écrivain d’une honnêteté admirable, d’une
haute intelligence, et qui fut toujours lucide,
alla discrètement, sans déranger personne, – si
discrètement que sa discrétion ressemblait à du
mépris –, délier son âme dans la rue la plus
noire qu’il pût trouver. »
(Préface aux Histoires extraordinaires
d’Edgar Poe).
L’auteur des Chimères n’avait
fait que redire à la mort qu’il l’aimait d’un
amour exclusif :
« Celle que j’aimai seul m’aime encor tendrement,
C’est la Mort – ou la Morte… »
(Artémis)
Dans la nuit du jeudi 25 au vendredi 26 janvier 1855, Paris est sous
la neige et Gérard s’est pendu dans une petite rue de la
rive droite, à quelques pas de la Seine et de la place du Châtelet,
la rue de la Vieille-Lanterne, que les travaux d’Haussmann recouvriront
bientôt : en superposant les anciens et les nouveaux plans de
la ville, on découvre que le gibet de fortune du poète
tombe dans le trou du souffleur du Théâtre de la ville.
Celui que les puissances symboliques poursuivent ainsi au-delà
de la vie terrestre avait aimé le théâtre, avait
fondé une revue de théâtre, écrit pour le
théâtre, et sa légende s’est construite à
partir de la passion qu’on lui a attribuée pour une actrice,
Jenny Colon, morte en 1842.
Nerval était sorti quelques semaines plus tôt, le 19 octobre
1854, de la maison de santé du docteur Émile Blanche,
où l’on soignait en vain son étrange maladie nerveuse.
Il loue une chambre dans un hôtel garni. On l’aperçoit
fugitivement dans un théâtre. Ses amis perdent sa trace.
C’est peut-être à ce moment que Nadar, comme appelé
par l’urgence, l’intercepte et fait de lui deux portraits
photographiques qui nous permettent aujourd’hui, avec le daguerréotype
un peu plus ancien d’Adolphe Legros, de reconnaître son
visage et de croiser son regard. On retrouvera dans ses poches quatre
feuillets d’une nouvelle, Aurélia
ou le Rêve et la Vie, dont
la Revue de Paris avait commencé
la publication le 1er janvier et qui restera inachevée.
Baudelaire dit mieux que nous le secret de Nerval en parlant de sa -lucidité
là où nous voyons les détours de la folie et les
mystères ésotériques. Il invoque aussi la «
mélancolie » d’où Gérard tirait l’envie
de bouger, de changer de corps, de se déguiser, d’apprendre
les langues, de traduire, de voyager. Baudelaire appelle cela «
vagabondage ». Nerval parlait de ses « chimères »
et de ses
« châteaux de Bohème ». Dans l’espace
et dans le temps, il a toujours cherché le mouvement qui donne
d’autres contours à la même inquiétude. Il
est bon germaniste et traduit le Faust de Goethe,
qui le fait connaître du public lettré, en 1828. En 1838,
il visite l’Allemagne et l’Autriche. Puis il traduit Le
Second Faust. Il se lie à Heinrich Heine, qu’il
traduit aussi. Dans les dernières années de sa vie, il
compile la biographie de quelques Illuminés, Cazotte, Rétif,
égarés dans leur siècle comme lui dans le sien
et qui sont ses frères de l’ombre. Au début des
années 1830, dans le quartier du Doyenné accroché
aux pierres du Louvre et détruit également par Haussmann,
il avait donné un grand bal costumé, un bal entre le rêve
et la vie, l’une de ces fêtes mélancoliques où
l’on croit perdre son identité. Débarquant au Caire
en 1843, il se déguise encore pour mieux connaître les
Orientaux, mais aussi pour se perdre parmi eux.
Dans la lignée déjà nombreuse des voyageurs
romantiques, il rompt avec le tourisme du -pittoresque, de l’exotisme
facile. Il veut connaître de l’intérieur cette
autre partie du monde. Et son Voyage en Orient
se distingue en ce qu’il nous introduit « dans la vie
même de l’Orient », dira Gautier.
Nerval est un polygraphe de génie, un journaliste que son âme
de poète transfigure à chaque ligne, un prosateur subtil
et racé, qui a trouvé sa « belle manière
» dans le conte poétique, recueillant sept « nouvelles
» – dont Sylvie, qu’admirait Proust – sous
le titre Les Filles du feu. Il y joignait,
en 1854, un appendice composé de douze sonnets, Les
Chimères. Il dresse dans le premier d’entre eux,
El Desdichado, un autoportrait criblé
d’allusions, cultivant les -mystères de l’identité
:« Je suis le ténébreux, – le veuf, –
l’inconsolé,
Le prince d’Aquitaine à la tour abolie, » et la
présomption d’immortalité que lui attribue sa
seule présence au monde, celle d’Orphée, celle
du poète : « Et j’ai deux fois vainqueur traversé
l’Achéron
Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée
Les soupirs de la Sainte et les cris de la fée. »
André Guyaux
professeur à l’université Paris-Sorbonne
directeur du Centre de recherche sur la littérature
française du XIXe siècle