Tracer en quelques lignes le portrait
et rappeler l’œuvre de Ferdinand de Lesseps, ignoré
en Égypte, où il triompha, vénéré
au Panama, où il échoua, admiré en France, mais
non sans que persiste l’ombre du « scandale », n’est
pas chose aisée.
D’autant moins qu’il connut trois existences successives.
À cinquante ans, Lesseps est un modeste diplomate encore qu’il
n’ait pas été sans courage, mis à la retraite
d’office (pour avoir soutenu, à Rome, les républicains
italiens) et retiré dans le Berry.
C’est alors qu’en dix ans et malgré les obstacles
les plus divers, il ouvre le canal de Suez aux nations du monde et dote
l’Égypte d’une province nouvelle.
Lorsqu’il arrive en Égypte en 1854, Lesseps n’est
rien, n’a rien, sinon l’amitié et la confiance du
nouveau vice-roi, Mohamed Saïd, lui-même vassal de Constantinople,
au pouvoir mal assuré.
Il réunit les ingénieurs qui, sous son impulsion, vont
conduire l’eau du Nil dans le désert, ouvrir un port sur
la Méditerranée, creuser un canal ouvert à la grande
navigation et long de 160 km, doter les chantiers d’un matériel
qui, pour la première fois au monde, substituera la machine à
la peine des hommes.
En même temps, il tient tête victorieusement à la
première puissance du monde, l’Angleterre, assure, malgré
l’opposition britannique et grâce aux vice-rois, le financement
de l’entreprise, pratique une politique sociale très en
avance sur son temps.
Idéaliste à la manière de son siècle, il
ne cherche ni gloire, ni fortune.
Et, en 1869, il s’efface pour laisser la première place
au Khédive Ismaël et à l’Impératrice
Eugénie (dont l’époux l’a très faiblement
soutenu) lors de l’inauguration triomphale du Canal.
Mais sa gloire, dans une France vaincue, est immense.
Elle le perdra.
À 75 ans, s’ouvre la dernière partie de l’histoire
de sa vie ; elle s’achèvera sur le désastre et le
scandale de Panama.
Pourquoi ?
Ce ne sont pas, sans doute, les difficultés de l’entreprise
qui en expliquent l’échec ; elles étaient, certes,
considérables, mais Suez en connut aussi et de taille.
L’âge et le succès passé sont à l’origine
de l’erreur de conception initiale – un canal à niveau,
comme à Suez, était inconcevable à Panama –
et de la méconnaissance de la spécificité panaméenne
; l’entêtement de Lesseps, l’autorité que lui
avaient acquis ses succès passés devaient entraîner
non seulement la faillite matérielle de l’entreprise mais
encore le recours à des combinaisons financières contestables,
d’où le « scandale de Panama », amplifié
par l’atmosphère politique trouble du moment.
Même si Lesseps est libre de toute condamnation judiciaire, on
n’en peut taire l’échec final ni ses conséquences.
Cet échec, pourtant, n’enlève rien à la gloire
de Suez, à la prodigieuse entreprise que fut le « Canal
», annonciatrice des temps modernes, à ce qu’elle
a apporté et continue à apporter à l’Égypte
et au monde.
Les Panaméens le nomment le « grand Français »
; pour des raisons quelque peu différentes, on souscrit volontiers
à ce jugement.