Plus connu sous le nom de Savorgnan
de Brazza, Pierre de Brazza-Savorgnan reste une des plus hautes figures
de la geste coloniale française. Issu de l’aristocratie
romaine, il ressentit très tôt l’appel de la mer
en même temps que l’attrait de la France. Fort de l’appui
de l’amiral de Montaignac, ami de son père, il entra à
l’École Navale à titre étranger en 1868,
et obtint ensuite d’être embarqué sur les vaisseaux
de l’État. En 1874, il se fit naturaliser et Montaignac
parvint à le faire nommer enseigne auxiliaire, mais Brazza, médiocrement
noté, en butte aux réticences d’un milieu corporatiste,
voire xénophobe, décida de se consacrer à l’exploration
du bassin du Congo.(Il avait longé le littoral gabonais à
bord de la Vénus).
Au cours d’une première
mission (1875-1879), il remonta l’Ogooué, constata que
ce fleuve n’était pas un émissaire du Congo, puis
reconnut le cours supérieur de l’Alima, affluent du Congo,
mais dut battre en retraite devant l’hostilité d’une
tribu courtière jalouse de son monopole. À son second
voyage, il atteignit enfin le Congo et le 10 septembre 1880, au village
d’Itiéré (Mbé), il passa avec le chef des
Bateké Tio, le Makoko-Ilôo (et non le roi Makoko car il
s’agit d’un titre et non d’un nom propre), un traité
prévoyant l’établissement d’un protectorat
et la cession d’un territoire. (Les notions de protectorat et
de souveraineté étaient d’ailleurs dénuées
de sens pour ce potentat africain).
Le traité Makoko n’en fut pas moins ratifié le 18
septembre 1882 par la Chambre, unanime à saluer la renaissance
coloniale du pays. La popularité de Brazza fut immense. Il avait
en effet coupé court aux visées rivales de Stanley, agent
du Comité d’études du Haut-Congo, patronné
par le roi des Belges Léopold II. Arrivant devant N’Couna,
(Brazzaville) en juillet 1881, Stanley, nanti de gros moyens, vit flotter
le pavillon français à la garde du sergent Malamine :
il avait été devancé par le « va nu pieds
» qu’il avait une fois rencontré à Vivi et
en qui il n’avait vu qu’un vagabond romantique et exalté.
C’est ainsi que la rive droite du Congo devint française.
Brazza avait affranchi des esclaves et fondé deux stations hospitalières
et scientifiques, Franceville sur le Haut-Ogooué et Brazzaville,
futur chef-lieu de la nouvelle colonie.
Commissaire du gouvernement dans l’Ouest africain de 1883 à
1885 (troisième mission) puis Commissaire général
au Congo de 1886 à 1897, il jeta les bases de la future Afrique
Équatoriale Française avec l’aide de ses lieutenants,
Ballay1, Crampel, Gentil, Liotard. Rappelé à la suite
de sordides cabales, il ne revint au Congo qu’en 1905 à
la tête d’une mission d’enquête. Il dénonça
les brutalités de certains fonctionnaires et surtout les méfaits
des compagnies concessionnaires qui mettaient la contrée en
coupe réglée et asservissaient les populations, si bien
que sa mort, survenue sur la route du retour, a pu être imputée
à un empoisonnement criminel. Le gouvernement lui fit des obsèques
nationales, mais son rapport fut discrètement enseveli. Ce
héros naïf et désintéressé n’a
pas usurpé l’estime de ses contemporains. Nul n’a
sans doute mieux que lui illustré les thèmes, récurrents
dans le discours colonial, de la conquête pacifique et de la
mission civilisatrice
.Jean Martin
professeur à l’université de Lille III
membre de l’École doctorale de Paris-Sorbonne (Paris
IV)
1. -La personnalité de Noël Ballay (1847-1902) a été
évoquée dans la brochure des Célébrations
nationales 2002 (p. 125-126)