Né en Bourgogne – son
père était bailli de Vézelay –, Bèze
n’y resta pas longtemps. Petit enfant, on le conduisit à
Paris, où son oncle Nicolas de Bèze, conseiller-clerc
au Parlement, offrait d’assurer son éducation. Quand il
eut huit ans, l’oncle le mit en pension chez un humaniste allemand
qui habitait Orléans, Melchior Wolmar, qui enseignait le latin
et le grec comme personne, introduisait les enfants à la littérature…
et y ajoutait quelques idées de la Réforme. Chez lui,
le jeune Théodore composa force vers latins, passion qui traversa
ses études de droit et s’épanouit pendant ses dix
années parisiennes, entre dix-neuf et vingt-neuf ans. C’était
alors un jeune poète élégant, célébrant
tour à tour ses amis ou sa maîtresse Candida, dans des
vers inspirés de Catulle. D’autres pièces, plus
sérieuses, évoquent le roi David ou le Sauveur. Son premier
recueil, ses Juvenilia, parut en 1549 à Paris. Ces vers connurent
très vite un grand succès. Montaigne n’hésitait
pas à dire que si Ronsard était le premier poète
en français, Bèze l’était en latin, et il
déplorait qu’il n’en fût pas resté à
la poésie...
Car 1549 fut en effet une année décisive pour Bèze.
Une grave maladie l’avait amené aux portes de la mort,
mais en guérissant il prit de grandes décisions. Il abandonnerait
cette vie de poète à la mode, résignerait ses bénéfices
ecclésiastiques et s’en irait en pays réformé,
pour y vivre sa foi ouvertement et sans compromis. Ce fut donc le départ
pour Genève, accompagné de Claudine Denosse, une jeune
parisienne qu’il avait épousée secrètement,
et qui n’a rien à voir, nous précise Bèze
lui-même, avec Candida, maîtresse poétique toute
imaginaire.
Calvin à Genève accueillit Théodore et Claudine
à bras ouverts, et bénit leur mariage. Bèze était
poète ? Il traduirait les Psaumes en vers français, pour
qu’on puisse les chanter dans toutes les églises réformées.
Il achèverait ce que Clément Marot avait commencé.
Ce sont vers rudes et héroïques, mais ils scandent parfaitement
la musique, que leur composa Loïs Bourgeois, le chantre de Genève.
Naquit alors le « Psautier huguenot », le plus grand succès
de -librairie du temps, que l’on chantait partout, même
à la Cour.
En même temps, Bèze enseignait le grec à l’Académie
de Lausanne, où l’on formait les pasteurs dont la France
huguenote avait fort besoin. Ces années se passèrent dans
l’amitié de Pierre Viret, pasteur et professeur de théologie
à Lausanne, de Farel, qui prêchait à Neuchâtel,
et de Calvin à Genève. On réglait ensemble l’avenir
et l’expansion de la Réforme en pays de langue française.
En 1558-1559, Viret et ses amis s’opposèrent à Messieurs
de Berne, dont dépendait la ville. Les professeurs de Lausanne
démissionnèrent en bloc, et Calvin en -profita pour fonder
avec eux une Académie à Genève, qui est l’origine
de -l’Université de Genève. Bèze en fut le
premier recteur. Il y enseignait la théologie, en alternance
avec Calvin.
Bèze était donc devenu théologien : champion
de la théologie calvinienne contre les « ubiquitaires
» luthériens, défenseur de l’organisation
presbytéro-synodale des Églises réformées
contre les épiscopaliens anglais, grand pourfendeur de toutes
les hérésies, qui se propageaient volontiers dans le
monde protestant à la faveur de l’accueil offert aux
réfugiés de toute sorte. Pendant plus de quarante ans
(Calvin est mort en 1564, et Bèze en 1605), Théodore
de Bèze fut le chef et l’inspirateur des Églises
réformées – celles de France, mais aussi celles
des Pays-Bas, des presbytériens anglais, de l’Écosse,
de l’Allemagne, de Hongrie, de Pologne et d’ailleurs.
Il élabora, notamment, la définition classique de la
double prédestination. Par ailleurs, Bèze a voué
ses soins et sa science de philologue à mettre au point le
texte grec du Nouveau Testament. À la fin du XVIe siècle,
ses éditions gréco-latines du Nouveau Testament, très
savamment annotées, ont représenté la pointe
du progrès en matière de connaissance du texte sacré.
Les théologiens du roi Jacques Ier d’Angleterre, par
exemple, s’en sont largement inspirés pour établir
le textus receptus de la Bible du roi Jacques.
Alain Dufour
éditeur de la correspondance de Théodore de Bèze
Société du Musée historique de la Réformation
et Bibliothèque calvinienne, à Genève