Le pape Boniface VIII prétendait
s’ériger en juge suprême des princes et les contraindre
à exécuter ses arrêts. Une telle prétention
mettait en cause l’indépendance des États et d’abord
du royaume de France. L’attentat d’Anagni (7 septembre
1303) dénoua brutalement le conflit entre Philippe le Bel et
Boniface qui mourut d’humiliation. Avec ce pape disparaissait
pour jamais le rêve d’une suprématie universelle
de l’Église. Le 22 octobre suivant, le Sacré Collège
élut Benoît XI, lequel, dans un souci d’apaisement,
abolit la plupart des mesures édictées par son prédécesseur,
mais trépassa d’une indigestion de figues le 7 juillet
1304.
Le conclave, réuni à Pérouse, ne siégea
pas moins de onze mois. En effet le parti français (conduit
par Napoléon Orsini et les Colonna) s’opposait véhémentement
aux bonifaciens (conduits par les Caetani). Il était minoritaire,
mais les bonifaciens se déchiraient entre eux et Philippe le
Bel avait « subventionné » Orsini. Celui-ci proposa
de choisir le futur pontife en dehors du Sacré Collège,
ce qui coupait court aux rivalités. On se mit d’accord
sur le nom de Bertrand de Got, prélat diplomate et juriste
éminent. Il fut élu le 5 juin 1305, à la quasi-unanimité.
Orsini s’empressa d’écrire à Philippe le
Bel : « J’ai abandonné ma Maison pour élire
un pape français, car je désirais l’avantage du
roi et du royaume… ».
Bertrand de Got était gascon, né à Villandraut1,
dans une famille de petite noblesse. Après avoir étudié
le droit à Orléans et à Bologne, il avait embrassé
la carrière ecclésiastique. Ayant un oncle évêque
d’Agen et un frère archevêque de Lyon, son ascension
fut rapide : chanoine à Agen, vicaire général
à Lyon, puis évêque de Comminges, il devint archevêque
de Bordeaux en 1299, à vingt-neuf ans ! Conseiller juridique
d’Édouard Ier pour l’Aquitaine, il réussit
à servir loyalement son maître tout en gardant la faveur
de Philippe le Bel. Il montra la même habileté dans le
conflit de ce roi avec Boniface VIII. Ses talents de diplomate et
ses connaissances juridiques confortèrent l’adhésion
du Sacré Collège.
Il se trouvait en tournée pastorale à Lusignan, quand
la nouvelle de son élévation au Pontificat lui parvint.
Elle le réjouit modérément : il se sentait malade
et la situation en Italie laissait craindre le pire. Il regagna Bordeaux
sans se hâter et attendit d’avoir reçu le décret
de son élection pour déclarer solennellement son acceptation
et prendre le nom de Clément V. Il choisit ensuite d’être
couronné à Vienne, ville d’empire. Cependant,
sous la pression de Philippe le Bel, le sacre se déroula à
Lyon, le 1er novembre. Ce fut Orsini, doyen du Sacré Collège,
qui posa la tiare sur la tête du nouveau pape. Clément
promut une -fournée de cardinaux, s’assurant ainsi d’une
large majorité pour conforter sa position. Il abreuva Philippe
le Bel de grâces, espérant par là l’amadouer.
La -personnalité du Capétien le fascinait et le troublait,
plus encore ses desiderata qui étaient des ordres. Il refusa
pourtant d’ouvrir le procès posthume de Boniface et de
prescrire une enquête sur les hérésies supposées
de l’Ordre du Temple. Promit-il à Philippe le Bel de
résider en France ? Quoi qu’il en soit, il retourna à
Bordeaux, mais en passant par Bourges !
Il était convenu avec Philippe le Bel d’une entrevue
qu’il repoussa à -plusieurs reprises. Elle n’eut
lieu qu’en 1307, à Poitiers. Il fut à nouveau
question de Boniface VIII et des Templiers. Tant et si bien que le
séjour en France du nouveau pape fut prolongé. Le différend
avec le roi d’Angleterre au sujet de la Guyenne, le conflit
avec les Flamands, les luttes sanglantes entre les Colonna et les
Caetani étaient pour lui autant de prétextes pour différer
son départ pour Rome.
Au cours des années suivantes, le développement tragique
de l’affaire des Templiers, la destruction de fait de cet Ordre
prestigieux rendirent sa présence indispensable. En 1309, il
décida de s’installer à proximité de Vienne,
où devait se réunir le concile chargé de régler
définitivement le sort du Temple. Son choix se porta sur Avignon,
cité appartenant au roi de Sicile, comte de Provence. Il demanda
l’hospitalité à un couvent de dominicains. Cet
hébergement avait donc un caractère provisoire, presque
fortuit. Le 20 avril 1314, Clément V s’apprêtait
à regagner Bordeaux, quand la mort le saisit.
Avignon devint cependant capitale de la chrétienté et
le resta jusqu’en 1377. La ville ne devint la propriété
du Saint-Siège qu’en 1348.
Georges Bordonove, historien
1. Villandraut, auj. Gironde, ar. de Langon