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Célébrations nationales 2005
Littérature et sciences humaines


Paul Claudel
Villeneuve-sur-Fère (Aisne), 6 août 1868 - Paris, 23 février 1955


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Paul Claudel, s.d.

Paul Claudel, s.d.
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Il est des anniversaires pour lutter contre l’oubli. Il en est d’autres pour seulement constater une renommée qui dure et en exposer les raisons. Dans une société où si spontanément domine le bruit des voix contre, où les voix pour sont si peu écoutées, un homme à contre-courant comme Paul Claudel avait tout pour être rejeté, lui qui toujours contre la société revendiquait les droits de l’individu. Il a pourtant fort bien résisté, et sur deux fronts, sa vie professionnelle et sa vie artistique. Il les a menées ensemble, et toutes deux réussies.

Peu de provinciaux de moyenne bourgeoisie ont, après 45 ans de loyaux services, laissé derrière eux au Quai d’Orsay d’aussi volumineux dossiers de leurs travaux, et aussi variés, portant sur plusieurs continents : l’Asie de la Chine et du Japon, l’Amérique du Brésil et des États-Unis, l’Europe de Prague, de Francfort, de Hambourg, de Copenhague, de Bruxelles et de Rome. Le décor chaque fois et les problèmes changent : piste à sol de liège pour les vélocipèdes à Boston en 1894, construction du chemin de fer d’Hankéou à Pékin, achats à Sao Paulo de café, de haricots et de cacao. Avec, beaucoup plus importants, des problèmes de fond comme celui de l’Arsenal de Fou-Tchéou et, plus douloureux encore, celui du règlement aux États-Unis des dettes contractées par la France durant la Première Guerre mondiale.

Surprise tout de même que Claudel ait pu, avec un égal succès, mener à bien deux carrières si différentes. La littérature en fait l’emporte qui a commencé pour lui avant la diplomatie et qui a continué après sa retraite, période la plus féconde de ses torrentiels et éblouissants commentaires bibliques. Mais lors même qu’il était en activité, de L’Échange à Jeanne d’Arc au bûcher, il n’a cessé d’écrire, de composer notamment, ou de recomposer, ces drames si fréquemment de nos jours sollicités par des acteurs et des metteurs en scène parfois très éloignés des idées du poète. Mais tient-on grief à Corneille et Racine de leurs poèmes religieux, va-t-on les écarter pour avoir écrit Polyeucte ou Athalie ? La qualité de leur écriture prime, et la densité humaine de leur recherche.

Passé le sursaut hugolien, le théâtre du XIXe siècle s’enfonçait dans l’ornière réaliste. C’est l’honneur du symbolisme, et de Maeterlinck le premier, de l’en avoir sorti. Ce que, dans le sillage de Rimbaud et Mallarmé, certains avaient déjà tenté, le jeune Claudel, aussitôt salué par ses pairs, l’a impavidement réalisé. De 20 à 30 ans, sans que le grand public n’en sache rien, les drames sous sa plume se pressent, émanant aussi bien de son Tardenois natal que du Paris honni de son adolescence, des fascinants financiers de Wall Street ou de l’agonie de la race indienne, avant d’aboutir, dans Le Repos du septième jour, à un somptueux mixage des tragiques grecs et de la cour impériale de Chine. Tel, sous le titre L’Arbre en 1901, le recueil de son premier théâtre. Par sa référence autobiographique déclarée, Partage de midi occupe une place à part dans la vie et l’œuvre de Claudel. La brûlure de la passion oriente le poète vers une forme de dramaturgie plus connue. Il compose alors la trilogie des Coûfontaine, histoire d’une famille en trois générations où il explore ses propres racines, puis son drame le plus célèbre, L’Annonce faite à Marie, le nô de La Femme et son ombre, et ce Soulier de satin aux dimensions insolites, dont les péripéties aux quatre coins du monde prennent allure de testament pour le diplomate et pour l’auteur. D’autres pièces encore suivront : Le Livre de Christophe Colomb, Jeanne d’Arc au bûcher, L’Histoire de Tobie et de Sara témoignant de la soif toujours vive d’expériences nouvelles où la musique joue un rôle de plus en plus grand. Darius Milhaud depuis longtemps, Arthur Honegger (1) plus récemment, œuvrent avec le poète.

Claudel avait 45 ans lorsque pour la première fois une de ses pièces, en 1912, a été jouée à Paris. Il en écrivait depuis 20 ans. Ce n’est qu’à la fin de sa vie que, grâce à Jean-Louis Barrault, il a vraiment été reconnu du public. La création de Tête d’or à l’Odéon en 1959 a été sa consécration posthume.
Il n’y a pas que le théâtre. Des recueils comme Connaissance de l’Est ou les Cinq Grandes Odes ne marquent pas seulement l’histoire de notre poésie mais vont très loin dans l’exploration d’une géographie intérieure du moi liée à l’ordre du monde. Plus tard, le rituel adopté des haï kaï dans Cent phrases pour éventails illustre le constant renouvellement de sa parole poétique. Et que dire de sa prose ? Poétique elle aussi et pleine d’humour, elle anime de savoureux dialogues contemporains dont Conversations dans le Loir-et-Cher constitue le plus beau fleuron.

Sur l’homme désormais se rabattent ses détracteurs. Mme de Staël l’a dit : « On est toujours bien aise d’être moral contre quelqu’un ». Mais, cinquante ans après sa mort, l’homme est mieux connu. Avare, il l’a été : dès son jeune âge, il avait appris à compter, il n’avait pas au départ la fortune des Gide ou des Proust, et il avait plus de charges familiales qu’eux. De sa sœur Camille, lui-même a écrit qu’il aurait dû s’occuper davantage, mais il la visitait et lui amenait ses enfants. Dans son œuvre poétique, il a tenu à faire figurer Paroles au Maréchal (et non « Ode ») en l’accompagnant d’une note très claire : il suffit de la lire avant d’évoquer ce poème. Quant à l’accusation d’antisémitisme, comment la soutenir si l’on connaît la lettre ouverte par lui adressée le 24 décembre 1941 au Grand -rabbin de France à la suite des mesures antisémites du gouvernement de Vichy : « Je tiens à vous écrire pour vous dire le dégoût, l’horreur, l’indignation qu’éprouvent à l’égard des iniquités, des spoliations, des mauvais traitements de toutes sortes dont sont actuellement victimes nos compatriotes israélites, tous les bons Français /…/. Un catholique ne peut oublier qu’Israël est toujours le fils aîné de la promesse, comme il est aujourd’hui le fils aîné de la douleur ».
Si Claudel, comme d’autres, a eu des limites, son élan du moins n’en a pas connu. C’est tout le sens de l’anarchisme chrétien que défend Rodrigue, son héros :
« Le Ciel, ça n’est pas un mur !
Il n’y a pas d’autre mur et barrière pour l’homme que le Ciel ! Tout ce qui est de la terre en terre lui appartient pour marcher dessus et il est inadmissible qu’il en soit d’aucune parcelle forclos. »

Michel Autrand
professeur émérite à l’université de Paris IV-Sorbonne
président de la Société Paul Claudel

1. -Sur Arthur Honegger voir p. 181-183 l’article de J. Tchamkerten à l’occasion du 50e anniversaire de sa mort

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