Il est des anniversaires pour lutter contre l’oubli. Il en est
d’autres pour seulement constater une renommée qui dure
et en exposer les raisons. Dans une société où
si spontanément domine le bruit des voix contre, où les
voix pour sont si peu écoutées, un homme à contre-courant
comme Paul Claudel avait tout pour être rejeté, lui qui
toujours contre la société revendiquait les droits de
l’individu. Il a pourtant fort bien résisté, et
sur deux fronts, sa vie professionnelle et sa vie artistique. Il les
a menées ensemble, et toutes deux réussies.
Peu de provinciaux de moyenne bourgeoisie ont, après 45 ans de
loyaux services, laissé derrière eux au Quai d’Orsay
d’aussi volumineux dossiers de leurs travaux, et aussi variés,
portant sur plusieurs continents : l’Asie de la Chine et du Japon,
l’Amérique du Brésil et des États-Unis, l’Europe
de Prague, de Francfort, de Hambourg, de Copenhague, de Bruxelles et
de Rome. Le décor chaque fois et les problèmes changent
: piste à sol de liège pour les vélocipèdes
à Boston en 1894, construction du chemin de fer d’Hankéou
à Pékin, achats à Sao Paulo de café, de
haricots et de cacao. Avec, beaucoup plus importants, des problèmes
de fond comme celui de l’Arsenal de Fou-Tchéou et, plus
douloureux encore, celui du règlement aux États-Unis des
dettes contractées par la France durant la Première Guerre
mondiale.
Surprise tout de même que Claudel ait pu, avec un égal
succès, mener à bien deux carrières si différentes.
La littérature en fait l’emporte qui a commencé
pour lui avant la diplomatie et qui a continué après sa
retraite, période la plus féconde de ses torrentiels et
éblouissants commentaires bibliques. Mais lors même qu’il
était en activité, de L’Échange
à Jeanne d’Arc au bûcher, il n’a cessé
d’écrire, de composer notamment, ou de recomposer, ces
drames si fréquemment de nos jours sollicités par des
acteurs et des metteurs en scène parfois très éloignés
des idées du poète. Mais tient-on grief à Corneille
et Racine de leurs poèmes religieux, va-t-on les écarter
pour avoir écrit Polyeucte ou Athalie
? La qualité de leur écriture prime, et la densité
humaine de leur recherche.
Passé le sursaut hugolien, le théâtre du XIXe siècle
s’enfonçait dans l’ornière réaliste.
C’est l’honneur du symbolisme, et de Maeterlinck le premier,
de l’en avoir sorti. Ce que, dans le sillage de Rimbaud et Mallarmé,
certains avaient déjà tenté, le jeune Claudel,
aussitôt salué par ses pairs, l’a impavidement réalisé.
De 20 à 30 ans, sans que le grand public n’en sache rien,
les drames sous sa plume se pressent, émanant aussi bien de son
Tardenois natal que du Paris honni de son adolescence, des fascinants
financiers de Wall Street ou de l’agonie de la race indienne,
avant d’aboutir, dans Le Repos du septième
jour, à un somptueux mixage des tragiques grecs et de
la cour impériale de Chine. Tel, sous le titre L’Arbre
en 1901, le recueil de son premier théâtre. Par sa référence
autobiographique déclarée, Partage de midi occupe une
place à part dans la vie et l’œuvre de Claudel. La
brûlure de la passion oriente le poète vers une forme de
dramaturgie plus connue. Il compose alors la trilogie des Coûfontaine,
histoire d’une famille en trois générations où
il explore ses propres racines, puis son drame le plus célèbre,
L’Annonce faite à Marie, le nô de La
Femme et son ombre, et ce Soulier de satin
aux dimensions insolites, dont les péripéties aux quatre
coins du monde prennent allure de testament pour le diplomate et pour
l’auteur. D’autres pièces encore suivront : Le
Livre de Christophe Colomb, Jeanne d’Arc au bûcher, L’Histoire
de Tobie et de Sara témoignant de la soif toujours vive
d’expériences nouvelles où la musique joue un rôle
de plus en plus grand. Darius Milhaud depuis longtemps, Arthur Honegger
(1) plus récemment, œuvrent avec le poète.
Claudel avait 45 ans lorsque pour la première fois une de ses
pièces, en 1912, a été jouée à Paris.
Il en écrivait depuis 20 ans. Ce n’est qu’à
la fin de sa vie que, grâce à Jean-Louis Barrault, il a
vraiment été reconnu du public. La création de
Tête d’or à l’Odéon en 1959 a
été sa consécration posthume.
Il n’y a pas que le théâtre. Des recueils comme Connaissance
de l’Est ou les Cinq Grandes Odes
ne marquent pas seulement l’histoire de notre poésie mais
vont très loin dans l’exploration d’une géographie
intérieure du moi liée à l’ordre du monde.
Plus tard, le rituel adopté des haï kaï dans Cent
phrases pour éventails illustre le constant renouvellement
de sa parole poétique. Et que dire de sa prose ? Poétique
elle aussi et pleine d’humour, elle anime de savoureux dialogues
contemporains dont Conversations dans le Loir-et-Cher constitue le plus
beau fleuron.
Sur l’homme désormais se rabattent ses détracteurs.
Mme de Staël l’a dit : « On est toujours bien aise
d’être moral contre quelqu’un ». Mais, cinquante
ans après sa mort, l’homme est mieux connu. Avare, il l’a
été : dès son jeune âge, il avait appris
à compter, il n’avait pas au départ la fortune des
Gide ou des Proust, et il avait plus de charges familiales qu’eux.
De sa sœur Camille, lui-même a écrit qu’il aurait
dû s’occuper davantage, mais il la visitait et lui amenait
ses enfants. Dans son œuvre poétique, il a tenu à
faire figurer Paroles au Maréchal
(et non « Ode ») en l’accompagnant d’une note
très claire : il suffit de la lire avant d’évoquer
ce poème. Quant à l’accusation d’antisémitisme,
comment la soutenir si l’on connaît la lettre ouverte par
lui adressée le 24 décembre 1941 au Grand -rabbin de France
à la suite des mesures antisémites du gouvernement de
Vichy : « Je tiens à vous écrire pour vous dire
le dégoût, l’horreur, l’indignation qu’éprouvent
à l’égard des iniquités, des spoliations,
des mauvais traitements de toutes sortes dont sont actuellement victimes
nos compatriotes israélites, tous les bons Français /…/.
Un catholique ne peut oublier qu’Israël est toujours le fils
aîné de la promesse, comme il est aujourd’hui le
fils aîné de la douleur ».
Si Claudel, comme d’autres, a eu des limites, son élan
du moins n’en a pas connu. C’est tout le sens de l’anarchisme
chrétien que défend Rodrigue, son héros :
« Le Ciel, ça n’est pas un mur !
Il n’y a pas d’autre mur et barrière pour l’homme
que le Ciel ! Tout ce qui est de la terre en terre lui appartient pour
marcher dessus et il est inadmissible qu’il en soit d’aucune
parcelle forclos. »