Né dans un foyer aisé, l’enfant ne connaîtra
pas « le vert paradis des amours enfantines » : un frère
aîné (dont il porte le nom !) meurt jeune ; un autre
à vingt ans. Comme sa santé s’avère fragile,
on le soustrait au monde ambiant : point d’école publique
ni de camarades de son âge, mais un précepteur qui lui
ouvre les yeux sur l’art et le beau. Leçons exemplaires.
Pour complaire à ses parents qui voient d’un mauvais
œil son attirance pour la musique, le jeune homme consent à
« faire son droit ». Il prononcera même, le 7 mai
1877, le serment d’avocat. Mais au même moment, il compose
sa première mélodie, Les Lilas, sur un poème
de Maurice Boucher rencontré « à la fac ».
C’est le début d’un catalogue riche et varié,
malgré sa brièveté (quelque 70 numéros
d’opus, publiés ou non) car interrompu par une mort précoce,
à 44 ans.
Pour assurer ses connaissances, Chausson s’adresse à
Massenet dont il est l’élève de 1878 à
juin 1881 – puis à César Franck, en auditeur libre.
Si le premier maître lui enseigne la souplesse mélodique,
le sens de la prosodie ainsi que la clarté harmonique, le second
parfait son désir d’architecture interne, son exigence
d’un langage châtié, le bannissement des procédés
d’écriture.
Dès 1879, il fréquente le salon de Mme de Rayssac –
sa « marraine » -spirituelle – y rencontre notamment
Chenavard, Odilon Redon, Fantin-Latour : prélude aux réceptions
qu’il organisera lui-même plus tard et où se retrouvera
toute l’intelligentsia du temps ; début d’une vie
sociale qui atteindra son apogée lors des fameux « dîners
de Chausson » qu’il organisera avec sa femme, Jeanne Escudier,
de sept ans sa cadette, jolie blonde au charme intelligent et aux
beaux yeux pers, qu’il épouse le 19 juin 1883 et emmène
en voyage de noces à ... Bayreuth.
Car voilà bien, après Berlioz auquel il voue un véritable
culte, le second modèle de Chausson. Un modèle dont
il subit d’abord l’ascendant mais dont il voudra s’affranchir
au plus vite, en écrivant dès 1886 à l’étonnant
Paul Poujaud, savant avocat mélophile : « Il faut nous
déwagnériser », c’est-à-dire retrouver
l’essence de la musique française – fond, forme,
expression. C’est que le 18 septembre de la même année
paraît le Manifeste symboliste
de Jean Moréas. Dans cette esthétique novatrice, Chausson
va puiser de nouvelles impulsions. Aux Romantiques et Parnassiens,
(Leconte de Lisle, Théophile Gautier, Armand Sylvestre) qui
jusqu’ici nourrissaient son inspiration et ses mélodies,
va succéder, à partir de 1890-92, en une ascèse
grandissante, le choix de poètes symbolistes comme Verlaine,
Jean Lahor, Villiers de L’Isle-Adam, Maeterlinck, voire Charles
Cros, Jean Moréas et même Paul Fort. C’est alors
la grande période créatrice de Chausson où le
musicien aborde tous les genres : le piano avec Quelques
Dances qui le relient à Rameau tout
comme Paysage
le relie aux Impressionnistes ; la musique orchestrale avec l’admirable
Symphonie
en si bémol de 1890, le bouleversant Poème pour violon
et orchestre dont Ysaye fut l’ardent créateur à
Nancy le 26 décembre 1896, ou le poème symphonique Soir
de Fête si peu connu. La musique
de chambre surtout, avec le superbe Concerto opus 21 dont la «
Sicilienne » fut bissée à la création bruxelloise
; le Quatuor avec piano opus 30, à la joie roborative, créé
à la S.N.M. (Société Nationale de Musique) dans
l’enthousiasme, ou encore l’énigmatique Quatuor
à cordes où Chausson s’engageait sur des voies
toutes nouvelles qu’il eût sans nul doute approfondies
si la mort – à Limay, près de Mantes, le 10 juin
1899, d’un stupide accident de bicyclette – lui en avait
laissé le temps…
Et, planant sur cette création, comment ne pas voir l’ombre
du Roi Arthus, drame lyrique qui lui demanda sept années de
travail, mais qui, à travers le vieux roi, reflète dans
toute sa noblesse l’âme du musicien et son credo, tendu,
en dépit de tout, vers un Idéal élevé.
Or le mot Idéal est, précisément, le dernier
du livret…
À propos du Roi Arthus qui l’obsède, car il entend
s’y démarquer du Tristan wagnérien et atteindre
au plus haut niveau esthétique – n’écrit-il
pas à son beau-frère, le peintre Henry Lerolle : «
Il y a longtemps que j’aurais fini (Arthus) si je pouvais écrire
n’importe quoi. Mais voilà, je ne peux pas ! ».
-Exigence liée à son caractère, à sa culture,
à ses lectures : ce boulimique possède une bibliothèque
d’une rare qualité, d’une étonnante diversité,
d’une rare contemporanéité. Et comment oublier
sa collection de tableaux où voisinent Delacroix et Corot,
nombre d’impressionnistes et nabis – de Manet et Renoir
à Berthe Morisot et Gauguin, de Maurice Denis à Vuillard
– auxquels répond une centaine d’estampes japonaises
dues aux meilleurs maîtres du genre, d’Utamaro à
Hokusaï, d’Harunobu à Kiyonaga, de Toyokuni à
Kunisada ?…
Tout ceci « explique » l’art de Chausson. Art de
haut lignage, d’extrême exigence intellectuelle et morale
; art qui reflète totalement l’homme, l’artiste
; qui reflète tout autant son aspiration à la beauté,
à la perfection. Sa musique tient le cœur et l’esprit
en alerte car empreinte de vérité humaine, d’authenticité
foncière et d’ardente poésie. Cent cinquante ans
après sa naissance, l’auteur du Poème apparaît
dès lors comme une haute conscience artistique, comme un grand
parmi les grands. Il est heureux que cet anniversaire n’ait
pas été oublié.