Cent ans après sa mort, Bouguereau est demeuré un symbole
: celui de la « mauvaise peinture », habile certes, mais
artificielle, dénuée de toute inspiration et guidée
par le seul appât du gain. Rancune des diverses « avant-gardes
» contre un vieillard obstinément hostile à la destruction
des anciens critères de l’art ? Ou triste exemple du mauvais
goût de ce qu’on nomme trop souvent la « Belle Époque
» ? Ce centenaire devrait offrir l’occasion de faire enfin
le point.
L’activité de Bouguereau couvre toute la seconde partie
du XIXe siècle, de la Zénobie
retrouvée par les bergers de 1850
(son prix de Rome) à la Jeune prêtresse de 1902 (Rochester,
Memorial Art Center). Petit, mais trapu, les yeux bleus, le visage régulier,
le peintre n’avait rien d’antipathique. Il se montra toujours
un ami fidèle et un maître attentif, facile d’accès.
Sa correspondance traduit une affection profonde à l’égard
de son épouse Nelly, et pour se remarier à son élève
Élisabeth Gartner il attendit qu’eût disparu sa mère,
hostile à ce projet. Il n’eut une vie ni égoïste,
ni exempte de douleurs : mort de sa sœur à dix-sept ans
(1845), mort de sa femme (1877), mort de deux fils, l’un à
quinze ans (1875) et l’autre au berceau (1877). L’espèce
de froideur qui se rencontre jusque dans ses œuvres les plus sensuelles
répond sans doute à une maîtrise de soi-même
conquise très tôt : mais elle est d’ordre plastique
bien plus encore qu’un trait de caractère.
Il faut en effet replacer Bouguereau à sa place exacte dans l’histoire
de la peinture. Au moment où il prépare le prix de Rome,
la grande nouveauté parisienne est le Combat
de coqs de Gérôme, soit la rupture
avec le « Romantisme », le retour à l’Antiquité,
au nu, au beau drapé, aux couleurs claires et aux volumes précis.
L’Égalité de Bouguereau
(1848, coll. part.), l’Ulysse reconnu
par sa nourrice présenté pour
le concours de Rome de 1849 (musée des Beaux-Arts de La Rochelle)
semblent en être directement marqués. C’est de cet
art probe, à la fois sensuel et dénué d’émotion,
que semble découler la peinture de Bouguereau.
Comment comprendre, alors, cette vaste et détestable suite d’œuvres
qu’il peignit et qui a compromis le nom de Bouguereau ? Par un
phénomène encore mal étudié : le développement
dans les années cinquante du grand commerce d’art parisien,
qui très vite s’efforça d’influencer la production.
Bouguereau entra dès 1855 en relations avec le marchand Durand-Ruel.
Mais c’est à partir de 1863 que celui-ci poussa l’artiste
à passer de la « grande peinture » à la «
peinture de genre » duement négociable. Peu après,
à la fin de 1865 Bouguereau se vit offrir par le marchand Goupil
un contrat exclusif qui dura -jusqu’en 1887 : ce qui signifie
de 200 à 250 toiles dont la majeure partie fut directement destinée
au marché anglais et américain et dont le peintre, obligatoirement,
se devait de varier la sentimentalité mièvre et le chaste
érotisme. Il est évident que malgré sa conscience
et la qualité de son pinceau, rien de cette -production d’exportation
ne mérite d’être retenu.
C’est autour de l’autre partie de l’œuvre qu’il
faut reconstituer le véritable Bouguereau. Elle reste malheureusement
presque inconnue, les tableaux des collections américaines étant
d’ordinaire seuls à être reproduits. L’attention
devrait au contraire se porter sur les grands ensembles décoratifs
religieux peints à Paris, dont Georges -Brunel a rappelé
en 1984 l’intelligence et la sobriété : ceux de
l’église Sainte-Clotilde (1859-1861), de l’église
Saint-Augustin (1867) et de l’église Saint--Vincent-de-Paul
(1884-1888), conservés en place. Il faudrait y ajouter les suites
de peintures exécutées par Bouguereau pour des hôtels
particuliers, notamment l’hôtel Bartholoni (1854-1866) et
l’hôtel Pereire (1857-1858), dont certains éléments
ont malheureusement disparu ; à quoi s’ajoute le plafond
(toujours en place) de la salle des concerts du Grand Théâtre
de Bordeaux (1855-1870). À côté du décorateur
il conviendrait aussi de remettre en valeur le portraitiste, grave et
franc (Portrait d’Aristide Boucicaut,
1875), et surtout le dessinateur, capable de multiplier les croquis
les plus vivants aussi bien que les belles feuilles au trait pur.
Il y a là de quoi retrouver une figure digne de tenir sa place
dans la -peinture française de la seconde moitié du siècle,
surtout lorsqu’on y ajoute les grandes toiles qui, bien distinctes
du « style aimable », surprennent par leur gravité
et par leur puissant effet de rythmes et de lumières : la Vierge
consolatrice de 1877, inspirée par
la mort de son fils (Strasbourg), la Flagellation
du Christ de 1880 (3,90 m sur 2,10 ; cathédrale
de La Rochelle), la vaste Jeunesse de
Bacchus de 1884 (3,31 m sur 6,10 ; coll.
des héritiers). Bouguereau apparaît alors comme l’un
des peintres les plus intéressants de cette génération
née sous Charles X, formée sous Louis-Philippe et qui
trouve son équilibre sous le Second Empire : celle qui précède
l’Impressionnisme et fut si violemment décriée par
lui…