Raymond Aron ou comment « surmonter l’Histoire »
Dans l’épilogue de ses Mémoires en 1983, Raymond
Aron constatait, assumait et revendiquait un contact constant, une
vie durant, avec l’histoire de son temps : « À
supposer que quelqu’un se donne la peine de me lire demain,
il découvrira les analyses, les aspirations et les doutes qui
remplissaient la conscience d’un homme imprégné
par l’histoire ». Déjà près de vingt
ans plus tôt, en 1965, lors de la remise de son épée
de membre de l’Académie des sciences morales et politiques,
il datait de son séjour « sur les bords du Rhin »
au début des années 1930 « le projet qui est resté
(le sien), penser l’Histoire en train de se faire ». D’autant
que, observait-il déjà en 1952, « pour surmonter
l’Histoire, il convient d’abord de la reconnaître
».
De fait, c’est bien le spectacle de l’Allemagne républicaine
en décomposition et, à travers lui, le choc d’une
Histoire se remettant en marche qui avaient débouché
sur une posture qui donne unité à l’engagement
de Raymond Aron, celle de « spectateur engagé ».
Cette expression, utilisée dans l’un de ses derniers
livres, a été parfois interprétée, bien
à tort, comme l’apologie de la tour d’ivoire. Le
spectateur, selon Raymond Aron, est au contraire celui qui, délibérément,
prête attention au monde qui l’entoure. Cette attention
et la réflexion qui en découle ont, selon lui, valeur
d’engagement. Car la parole argumentée et publique est
action. Dès cette époque, Aron est devenu un homme de
l’agora, commentant l’Histoire de son temps.
Et, à sa génération,
née avec le XXe siècle, cette Histoire donnera bien
des tempêtes à affronter. Certes, cette génération
avait été épargnée, à quelques
années près, par la Première Guerre mondiale,
mais elle sera touchée par toutes les autres convulsions de
ce siècle de fer : pacifisme des années 1920 broyé
au cours de la décennie suivante, installation du communisme
au cœur du débat idéologique, embrasement de la
Seconde Guerre mondiale, Guerre froide et guerres coloniales. Ces
convulsions, Aron les affrontera dans des dispositions intellectuelles
héritées de ce retour sur lui-même au début
des années 1930 : adieu au pacifisme et souci, désormais,
de toujours regarder le monde en face en s’armant, parallèlement
à sa formation initiale de philosophe, de la sociologie, de
l’économie politique et de la théorie des relations
internationales. Il en découla une pensée balancée,
sceptique en apparence mais toujours animée par le souci de
se confronter avec la complexité du réel.
Jean-François
Sirinelli
professeur d’histoire contemporaine à l’Institut
d’études politiques de Paris
directeur du Centre d’histoire de Sciences-Po