Après s’être refusé à parler jusqu’à
l’âge de trois ans, Charles-Alphonse Allais s’éteignit
avant d’avoir atteint son cinquantième anniversaire. Entre-temps,
il avait rédigé près de dix-sept cents contes dans
lesquels, « remontant le courant des préjugés »,
il s’était employé, avant que le mot ne fût
utilisé et la chose théorisée, à déconstruire
le langage et à subvertir le réel. (Ces deux expressions
l’eussent sans doute fait s’esclaffer, à moins qu’elles
n’aient fait -passer sur son visage l’un de ces nuages de
tristesse que remarquaient si souvent ses familiers).
Écolier médiocre, il
se montra assez persévérant, poursuivit de ses lazzis
pendant quarante années consécutives l’un de ses
professeurs, M. Boudin, finissant par le faire passer, lorsque celui-ci
reçut la Légion d’honneur, pour « l’inventeur
du ressort du même nom », avant de publier en guise de rectificatif
: « contrairement à ce que nous
écrivions dans notre dernier numéro, M. Boudin n’a
rien inventé ». Piètre soldat, il salua les
officiers réunis pour le conseil de révision d’un
« Bonjour Messieurs-Dames ! »
qui devait donner le ton de sa brève et involontaire carrière
militaire dont le plus haut fait reste une demande de double permission
pour cause de bigamie. De quatre années d’études
de pharmacie, il tira essentiellement l’art de manier les explosifs,
de tirer les feux d’artifice et de composer les cocktails (notamment
le « Corpse Reviver » dans
lequel l’anisette asticote la chartreuse, taquine le guignolet
kirsch, chatouille la vieille prune et aguiche le cognac). Il ne sacrifia
qu’à une seule institution, celle du mariage, où
il se trouva raisonnablement malheureux, sans aucune ostentation. («
Dans les liens du mariage/Il faut des époux
à sortie »).
Pourvu d’une exceptionnelle aptitude à aimanter les anticonformistes
les plus inventifs parmi ceux qui hantaient les bistros du quartier
latin, Alphonse Allais fut à l’origine de la création
du Club des hydropathes – dont Charles Cros composa l’hymne
– lequel, après avoir donné naissance au «
Salon des incohérents », devait se scinder en deux groupes
: « Les Fumistes » et les « Hirsutes ». Mais
c’est avec la création du « Chat noir », de
Rodolphe Salis, qu’Allais atteint la maîtrise de son art
d’écrivain.
En plus d’être un Café théâtre avant
la lettre (Debussy et Satie s’y produisent, le « théâtre
d’ombres » y triomphe, Maurice Donnay y donne des sketches,
Caran d’Ache met en scène), le « Chat noir »
est un journal satirique à succès dont Allais devient
le rédacteur en chef. Au fil des années, et d’une
publication à l’autre, il exerce son talent aux dépens
des autorités morales et littéraires de l’époque
(ce sont souvent les mêmes) tout en élevant l’art
du fantaisiste jusqu’à celui du fabuliste et du poète.
Plutôt que de le citer, il faut inciter à le lire : Jules
Renard, Guitry, Cocteau, Prévert, Queneau ont écrit leur
admiration pour Alphonse Allais chez qui Alexandre Vialatte, Pierre
Dac, Raymond Devos et Pierre Desproges ont puisé de quoi devenir
eux-mêmes. Serge Gainsbourg l’a plagié, autre forme
d’hommage (« L’ami Cahouète
» est repris d’un texte d’Allais, «
Sollicitudes »). Enfin, on aura pris toute la mesure du
personnage d’Alphonse Allais lorsque l’on aura considéré
que, venu au monde le même jour du même mois de la même
année qu’Arthur Rimbaud (et à la même heure),
il n’en tira jamais aucune vanité.