Les césures rythmant l’histoire
du cinéma sont souvent attachées à l’influence
de certains films, à l’apport d’innovations techniques,
à l’émergence d’écoles ou de mouvements,
parfois, plus rarement, à des groupes intellectuels ou à
certaines revues. Il existe un texte d’une quinzaine de pages
auquel les histoires du cinéma accordent une place privilégiée
: « Une certaine tendance du cinéma français
», écrit par François Truffaut, publié
dans le numéro 31 des Cahiers du cinéma en janvier
1954.
Il s’agit d’une exception célèbre, sans
doute le seul article critique traçant avec autant de vigueur
une rupture dans l’histoire d’un art. Ce pouvoir conféré
à un jeune critique de 22 ans d’écrire en un
tour de main l’histoire du cinéma demeure absolument
unique. Truffaut ne fut pas le premier à analyser ni à
dénoncer l’influence néfaste de l’adaptation
littéraire dans le cinéma français mais son
texte est considéré comme décisif ; il écrivait
dans une nouvelle revue (1) de faible tirage mais ses quinze pages
rencontrèrent une large audience. Surtout, il aurait signé
ainsi l’arrêt de mort d’un certain cinéma
hexagonal, la « Qualité française », et,
de la même plume, l’acte de naissance d’un autre,
la « Nouvelle Vague ».
François Truffaut a écrit et réécrit
ce texte pendant deux années d’intense maturation ;
il était alors le protégé direct du principal
critique de l’après-guerre, André Bazin, chez
qui il vivait, et également un jeune et nouveau rédacteur
des Cahiers du cinéma, où
il avait signé son premier papier en avril 1953, en écrivant
sur les films américains de série B. Les rédacteurs
en chef de la revue, Doniol-Valcroze et Bazin, ont d’abord
refusé la publication d’un premier état du texte
de Truffaut, intitulé « le Temps du mépris »,
jugé trop insultant contre les tenants du cinéma français.
Le jeune critique reprend son texte, en lui adjoignant une démonstration
concrète des méfaits de l’adaptation «
de qualité » (il soustrait pour ce faire un scénario
à Pierre Bost et Jean Aurenche, ses principaux adversaires),
et en ôtant nombre des attaques ad hominem et des jugements
trop acerbes.
Quand le texte paraît, il fait suffisamment de bruit pour
valoir à son auteur la haine d’une bonne part des scénaristes
et des cinéastes français, mais aussi un engagement
immédiat à Arts, où Jacques Laurent lui confie
la page cinéma qu’il saura transformer en une tribune
efficace. Le jeune Truffaut, à 22 ans, est parvenu à
écrire à chaud l’histoire du cinéma français,
donnant force de provocation à ce texte qui dénonce
la « tradition de la qualité ». Il parvient à
lui conférer la puissance d’une loi et l’évidence
d’une vérité grâce à ses «
campagnes de presse » dans les Cahiers
du cinéma et Arts. Il
est sûr que François Truffaut, critique, lance ainsi
le mouvement de la « Nouvelle Vague ».
1. -La création des Cahiers du cinéma
a été signalée dans la brochure des Célébrations
nationales 2001 par une mention (p. 120).
Antoine de Baecque
historien
critique de cinéma
responsable des pages Culture de Libération

Sur le tournage du film Les Quatre cents coups
- 1959
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