Charles-Augustin Sainte-Beuve naît
le 23 décembre 1804 à Boulogne-sur-Mer. À dix-huit
ans, il vient à Paris, pénétré de l’esprit
d’une époque qui allait s’approprier la mélancolie
en l’appelant le mal du siècle. En novembre 1823, il
s’inscrit à la faculté de médecine et
entre comme externe à l’hôpital Saint-Louis.
Il découvre bientôt que sa véritable voie est
la littérature.
En septembre 1824, paraît à Paris le premier numéro
du Globe, « journal littéraire
» qui devait rapidement rayonner au-delà de la ville,
au point d’attirer en Allemagne l’attention de Goethe
vieillissant lequel lisait aussi le jeune Sainte-Beuve. Le compte
rendu des Odes et ballades rapproche
Sainte-Beuve de Victor Hugo et du cercle des romantiques querelleurs
qui se réunissent le plus souvent dans le salon de Charles
Nodier et montent l’un des plus grands scandales de l’histoire
littéraire avec les deux « batailles d’Hernani
» des 25 et 27 février 1830.
Sainte-Beuve devient l’ami de Victor Hugo – puis, après
sa liaison avec la femme de ce dernier, Adèle, son ennemi.
Dans l’expression lyrique de Sainte-Beuve, l’influence
de Hugo reste toutefois importante. Si c’est anonymement que
paraît Vie, poésies et pensées
de Joseph Delorme (1829), Sainte-Beuve signe la même année
son recueil de poésies Consolations
; en 1837 sortent les Pensées d’Août.
Chez Sainte-Beuve, le critique a de nos jours presque fait oublier
le poète mais c’est à juste titre qu’Anatole
France jugeait que dans sa poésie se « peint l’âme
la plus curieuse, la plus sagace et la plus compliquée qu’une
vieille civilisation ait jamais produite ».
Sur les conseils de son ami Juste Olivier, Sainte-Beuve répond
à une invitation de l’académie de Lausanne.
Il y donne sa première conférence sur le jansénisme
le 6 novembre 1837 et, le 25 mai 1838, lorsqu’il prend la
parole pour la dernière fois dans la grande salle de l’académie,
il prononce sa quatre-vingt-unième conférence devant
un auditoire qui a atteint certaines fois trois cents personnes
– ce qui n’était pas rien dans une ville qui
ne dépassait pas dix mille habitants. Vingt ans plus tard,
Sainte-Beuve cueille le fruit de ses conférences de Lausanne
dans son chef-d’œuvre, Port-Royal.
Ce portrait collectif des « Solitaires » est sans équivalent
dans la littérature universelle. Sainte-Beuve y crée
un genre : l’histoire littéraire religieuse.
Avec le premier tome de Port-Royal,
Sainte-Beuve devient un auteur « à la mode ».
Devant lui s’ouvre le chemin des grandes institutions de la
vie littéraire et savante parisienne. Le 27 février
1845, il est reçu à l’Académie française,
au fauteuil de Casimir Delavigne. La situation ne manque pas de
« piquant » : c’est Victor Hugo, directeur de
l’Académie, qui le reçoit sous la Coupole. Pour
des raisons plus personnelles que politiques, en 1848, Sainte-Beuve
accepte une chaire à Liège ; des conférences
qu’il y donne, sort sa grande étude sur Chateaubriand
et son groupe publiée pour la première fois
en 1860. L’Abbaye-aux-Bois où Chateaubriand et Juliette
Récamier avaient donné le ton à toute une société
était pour Sainte-Beuve le dernier des grands salons, cette
invention unique de la société
polie où la civilisation accomplissait son épanouissement.
Un amateur de littérature ne peut éviter de penser
à Sainte-Beuve chaque lundi. De retour à Paris, il
publie, le 1er octobre 1849, la première « Causerie
du Lundi » dans le Constitutionnel.
À une époque de littérature « industrielle
», la critique littéraire journalistique atteint avec
les « Causeries du Lundi » puis les « Nouvelles
Causeries » un sommet qui n’a pas été
dépassé. Dès lors et jusqu’à la
fin, la vie de Sainte-Beuve est rythmée par la parution hebdomadaire
des articles publiés chaque lundi matin dans des journaux
qui changent au fil du temps. Ces articles ont une rigueur et une
portée telles qu’aucun hebdomadaire, encore moins aucun
quotidien, ne les publierait aujourd’hui. Il faut -comprendre
que ces derniers commencent ainsi : « Il y a longtemps que
nous n’avons pas parlé de Virgile… ».
Sainte-Beuve accueille le coup d’État du 2 décembre
1851 de Louis Napoléon avec satisfaction mais sans enthousiasme.
Comme tant d’autres, il est victime de l’illusion qu’il
suffit d’asseoir une autorité pour rétablir
l’ordre au temps des révolutions. Il passe pour un
partisan du régime et, lorsqu’il est appelé
à la chaire de poésie latine au Collège de
France, en novembre 1854, les étudiants proches de l’opposition
perturbent ses cours à un point tel qu’il doit bientôt
les arrêter. Son sort fut meilleur à l’École
normale supérieure, qui le nomme maître de conférences
en littérature française en 1857. Il y enseigne pendant
quatre ans.
En 1863, le bruit court de sa nomination au ministère de
l’Éducation ; en 1865, il est nommé sénateur.
Depuis longtemps, en fait, Sainte-Beuve appartient, dans le cercle
de la princesse Mathilde, à la gauche du parti impérial.
On peut parfois avoir l’impression que Sainte-Beuve vieillissant
se permet des audaces auxquelles le jeune homme frileux ne se serait
pas hasardé. Au Sénat, il prend parti pour Renan et
Littré et attaque la censure.
Sainte-Beuve mène en fait une vie provinciale dans sa petite
maison de la rue du Montparnasse. Peu avant sa mort, il entend le
tonnerre du canon aux environs de Meudon. Il pressent avec clairvoyance
dans ces manœuvres militaires la future guerre franco-allemande.
Devant son secrétaire, Jules Troubat, il esquisse le rêve
d’une amitié franco-allemande qui donnerait lieu à
la création d’académies allemande à Paris
et française à Berlin. L’Allemagne et la France
auraient beaucoup gagné si cette « utopie » de
Sainte-Beuve avait pu alors prendre corps !
Le 13 octobre 1869, Sainte-Beuve meurt entouré de ses amis
dans sa maison de Paris. « Avec qui causer de littérature
maintenant ? », se demande Flaubert. Avec Sainte-Beuve disparaissait
un grand lecteur mais aussi un auteur qui se lit encore avec profit
mais surtout un critique littéraire auquel, n’en déplaise
à Marcel Proust dont les reproches sont d’une sévérité
excessive, ses homologues doivent encore se mesurer de nos jours.
Wolf Lepenies
professeur de sociologie de l’université libre de Berlin

Dessin charge au crayon
tiré d’un album ayant appartenu à George Sand
(fol. 29)
Titre : « le bedeau du temple de Gnide canonisant une demoiselle
infortunée »
Alfred de Musset - 1834
Paris, bibliothèque de l’Institut
© RMN / Gérard Blot