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Célébrations nationales 2004
Littérature et sciences humaines

Charles-Augustin Sainte-Beuve
Boulogne-sur-Mer, 23 décembre 1804 - Paris, 13 octobre 1869

Charles-Augustin Sainte-Beuve naît le 23 décembre 1804 à Boulogne-sur-Mer. À dix-huit ans, il vient à Paris, pénétré de l’esprit d’une époque qui allait s’approprier la mélancolie en l’appelant le mal du siècle. En novembre 1823, il s’inscrit à la faculté de médecine et entre comme externe à l’hôpital Saint-Louis. Il découvre bientôt que sa véritable voie est la littérature.
En septembre 1824, paraît à Paris le premier numéro du Globe, « journal littéraire » qui devait rapidement rayonner au-delà de la ville, au point d’attirer en Allemagne l’attention de Goethe vieillissant lequel lisait aussi le jeune Sainte-Beuve. Le compte rendu des Odes et ballades rapproche Sainte-Beuve de Victor Hugo et du cercle des romantiques querelleurs qui se réunissent le plus souvent dans le salon de Charles Nodier et montent l’un des plus grands scandales de l’histoire littéraire avec les deux « batailles d’Hernani » des 25 et 27 février 1830.


Sainte-Beuve devient l’ami de Victor Hugo – puis, après sa liaison avec la femme de ce dernier, Adèle, son ennemi. Dans l’expression lyrique de Sainte-Beuve, l’influence de Hugo reste toutefois importante. Si c’est anonymement que paraît Vie, poésies et pensées de Joseph Delorme (1829), Sainte-Beuve signe la même année son recueil de poésies Consolations ; en 1837 sortent les Pensées d’Août. Chez Sainte-Beuve, le critique a de nos jours presque fait oublier le poète mais c’est à juste titre qu’Anatole France jugeait que dans sa poésie se « peint l’âme la plus curieuse, la plus sagace et la plus compliquée qu’une vieille civilisation ait jamais produite ».
Sur les conseils de son ami Juste Olivier, Sainte-Beuve répond à une invitation de l’académie de Lausanne. Il y donne sa première conférence sur le jansénisme le 6 novembre 1837 et, le 25 mai 1838, lorsqu’il prend la parole pour la dernière fois dans la grande salle de l’académie, il prononce sa quatre-vingt-unième conférence devant un auditoire qui a atteint certaines fois trois cents personnes – ce qui n’était pas rien dans une ville qui ne dépassait pas dix mille habitants. Vingt ans plus tard, Sainte-Beuve cueille le fruit de ses conférences de Lausanne dans son chef-d’œuvre, Port-Royal. Ce portrait collectif des « Solitaires » est sans équivalent dans la littérature universelle. Sainte-Beuve y crée un genre : l’histoire littéraire religieuse.


Avec le premier tome de Port-Royal, Sainte-Beuve devient un auteur « à la mode ». Devant lui s’ouvre le chemin des grandes institutions de la vie littéraire et savante parisienne. Le 27 février 1845, il est reçu à l’Académie française, au fauteuil de Casimir Delavigne. La situation ne manque pas de « piquant » : c’est Victor Hugo, directeur de l’Académie, qui le reçoit sous la Coupole. Pour des raisons plus personnelles que politiques, en 1848, Sainte-Beuve accepte une chaire à Liège ; des conférences qu’il y donne, sort sa grande étude sur Chateaubriand et son groupe publiée pour la première fois en 1860. L’Abbaye-aux-Bois où Chateaubriand et Juliette Récamier avaient donné le ton à toute une société était pour Sainte-Beuve le dernier des grands salons, cette invention unique de la société polie où la civilisation accomplissait son épanouissement.
Un amateur de littérature ne peut éviter de penser à Sainte-Beuve chaque lundi. De retour à Paris, il publie, le 1er octobre 1849, la première « Causerie du Lundi » dans le Constitutionnel. À une époque de littérature « industrielle », la critique littéraire journalistique atteint avec les « Causeries du Lundi » puis les « Nouvelles Causeries » un sommet qui n’a pas été dépassé. Dès lors et jusqu’à la fin, la vie de Sainte-Beuve est rythmée par la parution hebdomadaire des articles publiés chaque lundi matin dans des journaux qui changent au fil du temps. Ces articles ont une rigueur et une portée telles qu’aucun hebdomadaire, encore moins aucun quotidien, ne les publierait aujourd’hui. Il faut -comprendre que ces derniers commencent ainsi : « Il y a longtemps que nous n’avons pas parlé de Virgile… ».


Sainte-Beuve accueille le coup d’État du 2 décembre 1851 de Louis Napoléon avec satisfaction mais sans enthousiasme. Comme tant d’autres, il est victime de l’illusion qu’il suffit d’asseoir une autorité pour rétablir l’ordre au temps des révolutions. Il passe pour un partisan du régime et, lorsqu’il est appelé à la chaire de poésie latine au Collège de France, en novembre 1854, les étudiants proches de l’opposition perturbent ses cours à un point tel qu’il doit bientôt les arrêter. Son sort fut meilleur à l’École normale supérieure, qui le nomme maître de conférences en littérature française en 1857. Il y enseigne pendant quatre ans.
En 1863, le bruit court de sa nomination au ministère de l’Éducation ; en 1865, il est nommé sénateur. Depuis longtemps, en fait, Sainte-Beuve appartient, dans le cercle de la princesse Mathilde, à la gauche du parti impérial. On peut parfois avoir l’impression que Sainte-Beuve vieillissant se permet des audaces auxquelles le jeune homme frileux ne se serait pas hasardé. Au Sénat, il prend parti pour Renan et Littré et attaque la censure.


Sainte-Beuve mène en fait une vie provinciale dans sa petite maison de la rue du Montparnasse. Peu avant sa mort, il entend le tonnerre du canon aux environs de Meudon. Il pressent avec clairvoyance dans ces manœuvres militaires la future guerre franco-allemande. Devant son secrétaire, Jules Troubat, il esquisse le rêve d’une amitié franco-allemande qui donnerait lieu à la création d’académies allemande à Paris et française à Berlin. L’Allemagne et la France auraient beaucoup gagné si cette « utopie » de Sainte-Beuve avait pu alors prendre corps !
Le 13 octobre 1869, Sainte-Beuve meurt entouré de ses amis dans sa maison de Paris. « Avec qui causer de littérature maintenant ? », se demande Flaubert. Avec Sainte-Beuve disparaissait un grand lecteur mais aussi un auteur qui se lit encore avec profit mais surtout un critique littéraire auquel, n’en déplaise à Marcel Proust dont les reproches sont d’une sévérité excessive, ses homologues doivent encore se mesurer de nos jours.

Wolf Lepenies
professeur de sociologie de l’université libre de Berlin


Dessin charge au crayon
tiré d’un album ayant appartenu à George Sand (fol. 29)
Titre : « le bedeau du temple de Gnide canonisant une demoiselle infortunée »
Alfred de Musset - 1834
Paris, bibliothèque de l’Institut
© RMN / Gérard Blot

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