Aurelius Augustinus naît le 13 novembre
354 à Thagaste (1), au cœur de cette Numidie qui avait
d’abord prospéré sous des rois – Syphax,
Massinissa – avant de s’épanouir dans le cadre
d’une romanisation réussie. Le phare en avait été,
deux siècles auparavant, un voisin, Apulée de Madaure.
D’une famille de bourgeoisie modeste, où le père
est encore païen alors que la mère, Monique, est une
pieuse chrétienne, le jeune Augustin est remarqué
par un mécène local, qui finance ses études
supérieures à Carthage : des études littéraires
brillantes, avec mieux qu’un soupçon de philosophie,
un cursus fait pour mener un jeune homme bien doué à
la carrière de professeur de rhétorique, en un temps
où la parfaite maîtrise du bien parler permettait encore
de hautes espérances. De fait, Augustin est à vingt
ans titulaire d’une chaire à Carthage, avant d’aller
chercher fortune à Rome, puis à Milan, alors la capitale
de l’Empire d’Occident. Au -printemps 386, dans sa trente-deuxième
année, il est au seuil d’une réussite à
laquelle il aspire encore : un beau mariage, bientôt sans
doute un poste dans la haute administration impériale. Mais
l’écoute d’Ambroise, l’évêque
de la ville, la lecture de saint Paul, la contagion aussi de quelques
exemples inclinent cette destinée en un tout autre sens.
Au mois d’août 386, dans un jardin de Milan, une voix
divine prend les accents de celle d’un enfant pour inciter
Augustin à trouver dans un verset de saint Paul le chemin
de la « vie parfaite ».
La renonciation à toute ambition temporelle et l’engagement
dans une vie de continence concrétisent cette conversion
avant même le baptême, reçu des mains d’Ambroise
au printemps suivant. L’intellectuel chrétien qu’est
devenu Augustin solde son passé dans ses premiers
Dialogues et dans les Soliloques.
Désireux de vivre désormais
une existence de type cénobitique, il retourne en Afrique,
chez lui, à Thagaste, où il commence à jeter
les bases à la fois d’une anthropologie et d’une
doctrine du christianisme, avec des livres comme le Traité
du libre arbitre et le texte Sur
la vraie religion.
Mais le cours de cette destinée s’infléchit
encore une fois. Le fils tant aimé meurt à 18 ans.
Augustin se rend à Hippone (2) pour y fonder un monastère.
Mais dans l’église de la ville, reconnu, entouré,
il est ordonné prêtre séance tenante, à
son corps défendant. Quatre ans plus tard, en 395, il sera
nommé évêque-coadjuteur, bientôt titulaire
du siège. Une autre vie commence, où l’on ne
s’appartient plus. L’admirable est que les contraintes
du service pastoral – les offices, bien souvent la prédication
–, de l’assistance juridique et sociale aux fidèles,
de la présence aux conciles, celles aussi, constamment présentes
durant les vingt premières années de l’épiscopat,
des luttes menées contre les manichéens puis contre
les donatistes, n’aient pas fait obstacle à l’élaboration
d’une œuvre immense, le plus souvent dictée par
l’évêque entouré de ses secrétaires
dans le silence de la nuit. Les Confessions,
livre immortel, seront ainsi élaborées en l’espace
de deux ou trois ans ; la rédaction de la Cité
de Dieu s’échelonnera sur
une quinzaine d’années, du lendemain de la prise de
Rome par Alaric à l’année 425 ; celle du Traité
sur la Trinité
l’occupera plus longtemps encore. Outre ces œuvres mûrement
méditées – il faut y ajouter le Commentaire
sur la Genèse, les livres Sur
la nature et l’origine de l’âme
–, les ouvrages de circonstances, écrits à la
faveur des débats menés contre les donatistes, contre
les ariens, contre les -pélagiens, amèneront Augustin
à aborder tous les problèmes – sur le temps
de l’Histoire, sur l’âme humaine, sur Dieu, sur
la liberté de l’homme et sur la grâce –
que l’Antiquité finissante se posait, et à leur
donner des réponses qui seront son legs au Moyen-Âge
occidental.
« Nul dans l’Occident chrétien, disait Henri-Irénée
Marrou, n’a plus qu’Augustin mis d’idées
en circulation ». Mais il traduisait déjà ce
sentiment, celui qui sans nommer le modèle identifiait ainsi
le portrait peint à fresque au VIe siècle au Palais
du Latran, à Rome : « Les Pères de l’Église
ont dit les uns ceci, d’autres cela ; mais celui-ci a tout
dit dans le langage des Romains, dévoilant de sa grande voix
les sens mystiques de l’Écriture ». Miraculeusement
transférée des murs de l’Hippone vandale dans
ceux de la bibliothèque apostolique, l’œuvre augustinienne
allait traverser les siècles, résister à l’épreuve
des filtres et des tamis de la scolastique médiévale,
inspirer des esprits aussi divers que ceux de Thomas d’Aquin,
saint Bonaventure, Duns Scot, Luther et Érasme, et nourrir
en notre temps la réflexion de philosophes comme Hanna Arendt
et Paul Ricœur. Mais c’est l’Âge classique
français, notre XVIIe siècle, de Descartes à
Pascal, et à travers la grande et douloureuse querelle du
Jansénisme, qui est tout particulièrement redevable
au génie de saint Augustin. Cette dette justifie à
elle seule que le 1650e anniversaire de la naissance de l’enfant
de Thagaste, de l’évêque d’Hippone, soit
commémoré dans nos célébrations nationales.
1. Aujourd’hui Souk-Ahras (Algérie)
2. Aujourd’hui Annaba (Algérie)
Serge Lancel
membre de l’Institut

Saint Augustin
Fresque, palais du Latran, Rome - VIe siècle
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