> programme des manifestations
Aurore Dupin, devenue George Sand en 1832
par le pouvoir de la littérature, naquit à Paris, dans un modeste
appartement de la rue Meslay. Sa mère, Sophie Delaborde, était une
ouvrière en modes du Palais-Royal ; son père, un brillant officier des
armées consulaires, puis impériales ; sa grandmère, fille
naturelle du maréchal de Saxe, qui lui apprit les Lumières et « la
grâce », était une aristocrate. Ce métissage social, rendu
possible par les tumultes de la Révolution, fonde ses convictions
démocratiques. « Je suis la fille dun patricien et dune
bohémienne. Je serai avec lesclave et avec la bohémienne, et non avec
les rois et leurs suppôts », écrit-elle en 1844.
Sand est avant tout une femme libre,
et dabord par son existence. Orpheline de père, livrée à
elle-même par la mort de sa grandmère, elle épousa en 1822 le
baron Casimir Dudevant, dont elle eut deux enfants, Maurice, son fils bien-aimé,
Solange, sa fille révoltée avec laquelle elle fut en conflit permanent et
douloureux. Elle connut lépreuve dune union mal assortie : amateur de
chevaux et de chasse, Casimir détestait la conversation et la lecture. Faute de
pouvoir divorcer, ils se séparèrent, et Sand devint lapôtre du
divorce et de la réforme du Code civil, clef de lindépendance des
femmes. Légalité civile est, à ses yeux, un préalable
indispensable au droit de vote, ce qui explique sa position réservée
à cet égard en 1848.
Après ce mariage manqué,
elle eut de nombreux amants : Jules Sandeau, linitiateur, Musset, le plus
romantique, Michel de Bourges, le plus politique, Chopin, génial et fragile,
Manceau, le plus dévoué, avec lequel elle vécut des années
quasi conjugales à Palaiseau, bien dautres. Et des amis encore plus
nombreux, hommes et femmes, quelle rencontrait à Paris et recevait dans sa
belle maison de Nohant, son « paradis », dont elle fit un haut lieu
denracinement familial et de sociabilité romantique, un refuge après
le coup dÉtat.
Sans sy enfermer toutefois, toujours courant entre
le Berry et Paris, goûtant les progrès du chemin de fer, après 1847,
explorant la France en tous sens, lEspagne et surtout lItalie, sa terre
préférée. Le voyage est, pour Sand, une forme et un symbole
démancipation, comme le port du pantalon, si commode, ou lusage du
cigare, si plaisant. Subvertir les apparences, cest refuser les rôles
imposés, briser les frontières du sexe, sans renoncer aux charmes de la
féminité. Avide de bonheur, George est curieuse de tout, des êtres et
des choses, des paysages et des livres, de la musique et de la peinture, quelle
pratiquait fort bien, de la Révolution française et de Dieu.
Elle entend, surtout, assouvir la
« rage décrire » qui animait déjà « Miss
Agenda » (son surnom), pensionnaire au couvent des Anglaises sous la Restauration.
Lécriture fut sa vraie passion, son occupation majeure, pratiquée
souvent tard dans la nuit, et de bien des manières. Épistolière
abondante et ponctuelle, elle envoya plus de 30 000 lettres, dont Georges Lubin a
publié près de 18 000 (26 volumes), témoignage exceptionnel sur le
XIXe siècle ; comme son Histoire de ma vie, dont elle voulut faire un
modèle dautobiographie démocratique. Consciente de limportance
de la presse, elle soutint la création de journaux (lÉclaireur de lIndre), et de revues (La Revue Indépendante de Pierre Leroux, son maître
en socialisme), lança en 1848 La Cause du Peuple et
donna de nombreux articles et feuilletons aux organes dalors.
Elle fut un
écrivain à part entière (elle refusait le statut de « femme
auteur », plutôt déprécié), auteur dune centaine
de romans, féministes (Indiana, Lélia, Valentine,
Consuelo), sociaux (Le compagnon du Tour de France, Le
Meunier dAngibault, La Ville noire), paysans (La Mare
au diable, François le Champi, La Petite Fadette, Nanon), plus rarement
historiques, dont plusieurs furent des « best-sellers », en France et
à létranger. Elle y mettait en scène la société
de son temps, ses conflits et ses tensions, politiques, sociales et sexuelles, avec un
grand souci de langage, de poésie et de pensée. Éloignée de
« lart pour lart », cher à Flaubert, elle voulait faire
uvre utile. Professionnelle, elle respectait les délais, discutait les
contrats avec ses éditeurs. Reconnue, elle fréquentait les cercles
-littéraires (le dîner Magny), les théâtres, où nombre
de ses uvres furent adaptées. Avec Flaubert, le cher « Troubadour
», elle entretint un échange intellectuel dune qualité
exceptionnelle. Équivalente des grandes romancières britanniques, en moins
intimiste et plus sociale, elle fut légale des plus grands, « la reine
de notre génération littéraire », disait Buloz (directeur de
la Revue des deux-mondes), lalter ego de Victor
Hugo.
Enfin Sand fut une femme
engagée dans tous les combats du siècle : contre linjustice et la
misère, la peine de mort et la prison ; pour les poètes ouvriers,
lémancipation paysanne, les droits des femmes ; pour la libre pensée,
lavènement des nationalités (surtout en Italie) ; pour la
République, « une République démocratique et sociale »,
fondée sur légalité, le suffrage « universel », la
laïcité, la non violence. Elle crut la trouver dans la Seconde
République de 1848, où elle sinvestit pleinement, avec ses amis du
gouvernement provisoire : Ledru-Rollin, Louis Blanc, Arago, et surtout Armand
Barbès, « le saint républicain », quelle
vénérait. Elle rédigea une partie des Bulletins de la République, multiplia les brochures
déducation populaire, préoccupée par la distance croissante
entre Paris et la province. Atterrée par les journées de juin
« je ne crois pas à une République qui commence par tuer ses
prolétaires » , accablée par le coup dÉtat du 2
décembre 1851, elle se replia dans un exil intérieur voué à
lécriture, la réflexion politique, dont sa correspondance atteste
lacuité, la famille (ses deux petites-filles) et lamitié.
Mais « la bonne dame »
nabandonnait rien de ses convictions. Lavènement de la
Troisième République lui redonna un espoir, assombri toutefois par les
désastres de la guerre franco-prussienne, quelle décrit dans son
captivant Journal dun voyageur pendant la guerre, et
par la Commune, quelle réprouva. « La République, cest la
vie », disait-elle en 1848. Elle était arrivée au port. Elle mourut
à Nohant, parmi les siens. On lenterra dans son jardin qui, sans doute, vaut
le Panthéon, « Grande Femme », sil en fût.
Il nous
reste à la redécouvrir.
Michelle Perrot
professeure
émérite à Paris VII-Denis Diderot
site du ministère de la culture et
de la communication :
www.georgesand.culture.fr
|
 Portrait, Glaize
Candide - 1830 Paris, musée Carnavalet © RMN - Bulloz
|
 George Sand Fragment d'un double portrait de George
Sand et de Frédéric Chopin Eugène Delacroix, huile sur toile -
1938 - © AKG
|