Voici trois ans, en 751, les grands du royaume
ont élu roi des Francs le maire du Palais Pépin le
Bref à la place d’un Mérovingien qui a cessé
de régner. « Qui doit avoir le titre royal, celui qui
a le pouvoir ou celui qui ne l’a pas ? » a-t-on demandé
au pape. La réponse était attendue. À Soissons,
une assemblée a choisi son nouveau roi. Restait à
sacraliser ce choix. L’archevêque Boniface et les évêques
ont alors inventé un rite nouveau, ou plutôt ils l’ont
emprunté. La Bible cite des rois et des prêtres qui
ont reçu une onction. Les rois visigothiques d’Espagne
ont déjà adopté ce rite. Boniface trempe son
doigt dans l’huile consacrée le Jeudi saint, celle
qui sert aux baptêmes. Il en oint le nouveau roi. Ce n’est
encore qu’un geste, qui associe l’Église à
l’avènement d’un roi franc d’une nouvelle
lignée. Pour les évêques, il s’agit d’affirmer,
dans le choix du roi, le rôle d’une Église qui,
sous les Mérovingiens, n’en jouait aucun.
Cette onction qui est l’un des rites du baptême, quelques
évêques ont déjà imaginé d’en
faire bénéficier le nouveau prêtre dans son
ordination. Il n’y est pas essentiel, comme l’est l’imposition
des mains.
À Rome, on l’ignore. Pas un seul
évêque n’a encore reçu l’onction.
Pour le roi comme pour les prêtres, le geste a-t-il un avenir
? Sur le moment, nul ne s’est posé la question.
Maintenant, c’est le pape qui a besoin du roi franc. Étienne
II est aux prises avec les Lombards qui menacent Rome. Il ne peut
plus compter sur l’empereur romain, celui de Constantinople,
trop occupé en Orient pour venir en Italie secourir le pape.
Le Franc, seul, peut intervenir. Étienne II se déplace,
vient à Ponthion (1) où le roi Pépin l’accueille
solennellement le 6 janvier 754. Pape et roi prennent ensemble la
route de Saint-Denis, où le pape passera l’hiver. Les
ancêtres de Pépin, déjà, ont comblé
l’abbaye de leurs bienfaits.
Six mois passent. On a dû en parler longuement. Le 26 juillet,
le pape procède à l’onction du roi Pépin
et de ses fils Charles, le futur Charlemagne, qui a douze ans, et
Carloman qui en a trois. Cette fois, par sa réitération,
le geste est devenu un rite. Il est devenu le signe, non plus de
l’adhésion des évêques au choix des grands,
mais de l’union du roi et de l’Église. C’est
pour les évêques que l’on imitera l’onction
des rois francs.
Pour le roi, elle prend très vite un rôle absolu que
n’avait pas prévu Boniface : elle signifie que son
pouvoir vient de Dieu, non des hommes. Il se dira roi « par
la grâce de Dieu ». Au XVe siècle, on osera dire
qu’il est « la première -personne ecclésiastique
du royaume ». À tous les sens du terme, il est «
une personne sacrée ».
1. -Auj. dépt. de la Marne (près
de Vitry-le-François). Ancienne ville romaine, appartenant
au royaume d’Austrasie, berceau de la dynastie carolingienne.
Jean Favier
membre de l’Institut
président de la Commission française de l’UNESCO
membre du Haut comité des célébrations nationales

Dernier acte signé par Pépin en
tant que Maire du palais, 751
(Il s’agit d’un jugement ordonnant la restitution à
l’abbaye de Saint-Denis
de nombreuses propriétés usurpées sur elle)
Paris, CHAN, section ancienne
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