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programme des manifestations
L’œuvre de Matisse domine la première moitié
du XXe siècle, à côté ou plutôt
en face de celle de Picasso. Si sa personnalité commence
à se manifester en 1898, il n’est véritablement
lui-même, il ne trouve son expression propre qu’après
1905, à trente-cinq ans. Cette formation lente et laborieuse
lui permet cependant d’absorber profondément des influences
déterminantes, surtout celle de Cézanne qui devient
pour lui à partir de 1899 – il achète cette
année là à Ambroise Vollard une petite toile
de 1882, Baigneuses – la figure
essentielle, le recours dans les moments de questionnement ou d’angoisse
: « Si Cézanne a raison, j’ai raison »
dira-t-il à plusieurs reprises, comme une formule de conjuration.
Signac, auprès duquel il passe l’été
1904 à Saint-Tropez, lui enseigne la discipline rigoureuse
du divisionnisme, discipline que Matisse qualifiera par la suite
de tyrannie ! Au retour, à l’automne 1904, il peint
Luxe, Calme et Volupté (musée
d’Orsay), œuvre clef, première évocation
du thème de l’Âge d’or qui traversera toute
l’œuvre, et premier répertoire des poses auxquelles
il reviendra constamment.
Mais c’est pendant l’été 1905, à
Collioure, dans la compagnie stimulante du jeune Derain, que Matisse
se libère enfin totalement et exprime, par l’usage
de la couleur pure portée à son paroxysme, une vision
neuve du paysage et de la figure. Avec Derain, Vlaminck et quelques
autres, il fait scandale au Salon d’Automne de 1905 : la «
cage aux fauves » est dominée par sa fameuse Femme
au chapeau, immédiatement achetée par les Stein. D’un
coup Matisse acquiert une célébrité de chef
de groupe et intéresse dès lors les collectionneurs
de l’avant-garde que sont le quatuor américain des
Stein, puis les Russes Stschoukine et Morosov, qui lui achètent
régulièrement (jusqu’en 1913-1914) avec une
perspicacité et un enthousiasme remarquables.
La flambée fauve (couleur à
l’état presque sauvage, lumière multicolore)
s’épuise rapidement. Matisse en parlera comme d’une
« épreuve du feu » dont il sort aguerri, définitivement
affermi. En 1908, il ouvre une académie et, la même
année, publie dans La Grande Revue ses « Notes d’un
peintre », mise en forme lucide de sa pensée sur la
peinture. C’est l’aboutissement de sa patiente maturation,
la pleine possession de son génie.
Stschoukine lui offre précisément, par une commande
pour sa demeure de Moscou, la possibilité de réaliser
la peinture monumentale et décorative à laquelle il
réfléchit depuis longtemps :
La Danse [1909-1910] et La Musique
[1910], panneaux immenses (260 x 390 cm), sont présentés
au Salon d’Automne de 1910 avant leur installation à
Moscou en décembre. La forme et le contenu (le thème
de l’Âge d’or, à nouveau, pour dire les
choses sommairement) y sont portés ensemble au plus haut
degré d’intensité et de simplification, avec
trois couleurs posées en aplats vibrants ; le bleu du ciel,
le vert du sol, le vermillon des corps.
Le Portrait de Madame Matisse [1913],
relève un autre défi : faire du tableau une construction
abstraite, à deux dimensions, tout en maintenant l’intégrité
non seulement de la figure, mais d’une ressemblance. En contrepoint,
les deux séjours de Matisse à Tanger (hivers 1912
et 1913) donnent lieu à des images idylliques de jardins
marocains, où se relâche quelque peu cet effort de
géométrisation. L’exubérance de la végétation,
la force aveuglante de la lumière sont transmuées
dans des toiles où les couches de couleur posées les
unes sur les autres suscitent un espace dématérialisé
baignant dans une lumière édénique.
Entre 1914 et 1918, au contraire, les années sombres de la
guerre se reflètent dans des œuvres où le noir
comme couleur prend une place prépondérante. Matisse
n’a jamais été plus proche du pôle abstrait-décoratif
avec Les marocains [1916] où sont regroupées et fusionnées
toutes les visions antérieures de Tanger en quelques modules
géométriques répétés sur un fond
noir (un noir générateur de lumière cependant)
; La leçon de piano [1916], dans sa première version,
sévèrement triangulée – alors que la
seconde version de 1917, plus fluide et plus réaliste, laisse
prévoir une inflexion complètement différente
de la peinture de Matisse.
Après quelque dix années de recherche soutenue, audacieuse,
Matisse en effet trouve dans le paysage et la lumière argentée
de Nice – où il va se fixer pendant une moitié
de l’année à partir de son premier séjour
pendant l’hiver 1917-1918 – un climat de détente.
Pendant la période dite niçoise – de 1919 aux
années 30 – se développe l’expérimentation
d’un travail différent sur la couleur et sur le modèle.
Vers la fin des années 20 cependant, par le biais peut-être
d’un retour à la sculpture, il met à nouveau
l’accent sur la construction et le volume, plutôt que
sur la fluidité des couleurs. Figure
décorative sur fond ornemental [1925] est la toile
charnière de cette période.
1930 marque un tournant important : Matisse peint peu durant cette
année consacrée au voyage : New York, puis Tahiti.
Dans les années qui suivent (1931 à 1933), il pratique
surtout le dessin et la gravure (illustration des Poésies
de Mallarmé pour l’éditeur suisse Skira), mais
il se consacre aussi à une commande monumentale : les deux
versions de La Danse destinée
à la fondation du Dr Barnes à Merion près de
Philadelphie, « peinture architecturale […] où
l’élément humain paraît devoir être
tempéré, sinon exclu » selon ses propres dires.
Il revient alors à des thèmes et à une conception
de la couleur plus proche de celle de 1910. Le Rêve [1935]
et surtout le Nu rose [1935] concentrent et synthétisent
les acquis du travail sur La Danse, à la recherche d’une
arabesque parfaite, d’une découpe simplifiée
du corps (rose) sur un fond (bleu).
La Seconde Guerre mondiale, et peut-être encore davantage
la très grave opération chirurgicale qu’il subit
en 1941, marquent une césure importante : surnommé
à l’hôpital « le ressuscité »,
Matisse se considère véritablement comme gratifié
d’une seconde vie et, du même coup, délivré
alors même qu’il entre dans la vieillesse (il a 71 ans).
Il invente alors – d’abord en petit format pour les
planches du livre qu’il nommera Jazz [1947] – un nouveau
procédé, la gouache découpée, qui lui
permet de découper « à vif » dans la couleur,
de -préserver la fraîcheur de son émotion première
et d’obtenir enfin la fusion d’une lumière naturelle
(qui vient du dehors) et de la lumière spirituelle qu’il
porte en lui.
À partir de 1950, de plus en plus monumentales, les gouaches
découpées se multiplient dans le grand atelier de
Cimiez qui domine Nice. Elles célèbrent les Nus
bleus, des jardins fleuris et des lagons immatériels,
nouveaux thèmes ressurgis des souvenirs du voyage à
Tahiti.
De la même inspiration grave et cristalline procède
la chapelle du Rosaire à Vence – ensemble décoratif
de vitraux, céramiques, mobilier et vêtements liturgiques
– achevée en 1950, chef-d’œuvre de la vieillesse
de Matisse, résolution magnifique de « l’éternel
conflit entre le dessin et la couleur. »
Isabelle Monod-Fontaine
conservateur général du patrimoine
directrice-adjointe du musée national d’art moderne
centre national d’art et de culture Georges Pompidou
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