« Les propositions
sur la doctrine d’Hippocrate relativement à la médecine
pratique »
Aucune activité, dans sa théorie ou sa pratique, ne
bénéficia autant des excès de la Révolution
que la médecine. Les universités closes, les enseignants
pourchassés, les sociétés savantes dissoutes,
le droit d’exercer donné à qui voulait, plus
rien ne subsistait du vénérable, mais si éculé
« Art de Guérir ». L’épisode de
la Terreur terminé, la situation ne pouvait pas mieux se
prêter à la création de structures nouvelles
où allait se concevoir et s’épanouir un état
d’esprit également nouveau dans l’approche du
malade et de la maladie. Dès 1795, Fourcroy, Cabanis et Chaptal
s’y attelaient, tous trois donnant à Corvisart les
moyens de mettre en place, à partir des confrontations anatomo-pathologiques,
la médecine hospitalo-universitaire qui allait porter bientôt,
pour près d’un siècle, le nom d’École
de Paris. Parmi les élèves formés par ce dernier
dominent Gaspard-Laurent Bayle (1774-1718) et René-Théophile
Laennec (1781-1826) – autant qu’on puisse employer cette
expression pour le second dont la petite taille était proverbiale.
Dans sa thèse soutenue en 1802, Bayle, à partir du
« point fixe » qu’est l’autopsie, fait prendre
au diagnostic dans les maladies mortelles un véritable tournant.
De Laennec, qui vient à lui seul de rafler plus de la moitié
des prix du concours général de médecine institué
en 1803, chacun attend une démons-tration aussi étincelante,
d’autant qu’il est fortement question de les nommer
tous deux à la Société de l’école
de médecine de Paris. Il s’agit là d’un
cénacle créé en 1799, qui associe aux professeurs
de l’école et à diverses personnalités
quelques jeunes docteurs au diplôme à peine sec mais
déjà considérés par leurs anciens comme
devant devenir les meilleurs de la profession. « Cette société
est la seule, après l’Institut, qui soit fondée
et appuyée par le gouvernement » (1) commente Laennec
avec une juvénile fierté.
Mais, pour que cette promotion puisse
se réaliser, il doit auparavant soutenir sa thèse
et cela assez rapidement. Or, il est dans sa nature de viser haut,
très haut même. Puisque la nouvelle médecine
jette à la voirie tout le fatras accumulé durant des
siècles de connaissances purement livresques et n’hésite
pas à égratigner Hippocrate, s’interrogeant
même sur son existence (2), Laennec décide de voler
au secours du père -fondateur. Face à un jury réuni
par Corvisart et où siègent entre autres Pinel et
Boyer, il va démontrer que la recherche des signes cliniques
alors prônée par tous n’est que le prolongement
de cette priorité absolue que donnait Hippocrate à
l’observation du malade.
Mais « avec la vigueur d’une tête bretonne »,
tel qu’il se décrit lui-même, le candidat n’en
prendra pas moins quelques distances avec le père fondateur,
lui reprochant d’avoir privilégié les signes
communs menant au pronostic par rapport aux signes spécifiques
propres au diagnostic. La définition des signes « pathognomomiques
» qu’auprès de lui décrira bientôt
Landré-Beauvais (1809) s’inscrit en filigrane dans
ce passage de la thèse.
Celle-ci à peine soutenue, Laennec sera comme prévu
appelé avec Bayle à la Société de l’école
et une quinzaine d’années s’écoulera encore
avant la découverte du stéthoscope. Pourtant, dès
ce moment-là, Hallé, connu pour la justesse de ses
intuitions, confiait à tous les Bretons qu’il croisait
: « s’il continue à travailler comme il travaille,
(votre compatriote) peut devenir le premier médecin de l’Europe.
»
1. Laennec, lettre à son père,
4 mai 1804.
2. Thèse de Boulet, Paris, 23 janvier 1804 (2 pluviôse
an XII).
Jean-François Lemaire
docteur en médecine
docteur en histoire
grand Prix 1999 de la Fondation Napoléon

Fac-similé de l’exemplaire personnel
de la thèse de Laënnec
En 1923, cette exemplaire auquel celui-ci avait par la suite apporté
de multiples annotations en vue
d’une refonte que sa mort l’empêcha de faire,
se trouve en la possession
du Pr Maurice Letulle (1856-1929), phtisiologue parisien de haute
réputation mais en l’occurrence « admirateur
passionné de son auteur ».
Considérant que cet ensemble « méritait mieux
qu’un dépôt banal dans l’une de nos bibliothèques
»,
Letulle en fit exécuter à ses frais un fac-similé
d’une exceptionnelle qualité,
tiré à quelques centaines d’exemplaires. L’original
se trouverait toujours aujourd’hui dans sa descendance.
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du CHAN
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