Ce jour-là, non loin d’Avignon,
une poignée de jeunes écrivains de langue d’oc
– sept, dira-t-on plus tard – se réunissent pour
nommer le groupe informel qu’ils constituent depuis quelques
années déjà. Ce sera le « félibrige
», d’un nom à l’étymologie obscure,
et n’ayant d’autre sens que celui que les félibres
lui donnent : celui d’une association faite pour rendre à
la langue d’oc le statut et le prestige qu’elle avait
du temps des troubadours. Parmi ces premiers félibres, un
aîné, Joseph Roumanille (1817-1891), et celui qui va
devenir l’âme du mouvement, Frédéric Mistral
(1830-1914).
La situation de la langue d’oc est alors complexe. Les classes
supérieures de la société méridionale
commencent à l’abandonner comme langue de la transmission
familiale, suivies au fil des décennies par les classes moyennes
puis populaires. Mais c’est aussi le moment où se développe
l’écrit d’oc : quand naît le félibrige,
il paraît chaque année des dizaines de titres. Conscience
du danger qui pèse sur la langue et reviviscence du souvenir
des gloires médiévales se conjuguent pour provoquer
un mouvement de renaissance. Il existe sur la -trentaine de départements
occitanophones mais il est particulièrement fort en Provence
: c’est la zone la plus urbanisée de l’espace
occitan, là donc où la francisation est la plus précoce,
là aussi où existent les bases sociologiques d’un
mouvement intellectuel et littéraire. C’est donc là
que va se situer le centre de la renaissance d’oc. C’est
tout le mérite du petit groupe avignonnais des félibres
de réussir à faire de ce mouvement au départ
inorganisé un collectif structuré autour d’un
projet pour la langue.
Face à l’anarchie qui prévaut en matière
de graphie, ils proposent une orthographe. Face à des écrivains
qui hésitent entre registre populaire ou populacier et calque
maladroit de la rhétorique française, ils proposent
une écriture d’oc rénovée et ambitieuse,
dont Mistral donne bientôt le modèle avec son premier
grand poème Mirèio (1859).
Face au localisme ambiant, ils proposent enfin la construction d’une
communauté littéraire à l’échelle
de tout l’espace occitan, favorisant l’émergence
des nouveaux talents par la mise en place de rencontres régulières
(la fête annuelle de la Sante Estello, au mois de mai) et
de concours littéraires.
Le félibrige, régi par plusieurs statuts successifs
(entre 1862 et 1997), est présidé par un capoulié
( 2). Il associe un Counsistòri
de 50 majourau, cooptés à
vie, et un réseau d’adhérents sur le terrain,
regroupés en associations locales, les escolo.
Les félibres dont on peut reconstituer le parcours pour le
XIXe siècle – les écrivains les plus importants
essentiellement – sont à plus de 40 % issus des classes
populaires (paysans ou artisans) mais en sortent au cours de leur
vie, pour accéder aux classes moyennes urbaines, majoritaires
dans l’association. Ils ont appris à maîtriser
le français, mais refusent de sacrifier leur langue d’origine,
comme le système ambiant les y invite. Seul problème
: échappent au félibrige les classes supérieures,
celles qui ont le pouvoir, comme les classes populaires, celles
qui regroupent la majorité des occitanophones.
Certains félibres ont rêvé de passer de l’action
culturelle à une action politique centrée sur un projet
de fédéralisme (éventuellement international)
plus que sur un hypothétique nationalisme occitan. Mais ces
tentatives ne sont jamais allées bien loin, ne serait-ce
que parce que, contrairement à une opinion répandue,
les félibres, loin d’être tous des notables conservateurs,
se recrutent en fait dès les origines dans toutes les familles
de pensée de l’extrême-droite à - l’extrême-gauche.
Le félibrige est toujours là aujourd’hui. Son
bilan en matière littéraire n’est pas négligeable.
Mais il a rencontré deux grands problèmes : parti
de -Provence, il a fini par toucher l’ensemble de l’espace
d’oc, mais au prix de la remise en cause du « leadership
» de la région des fondateurs, et de leurs principes
graphiques : d’où la naissance au XXe siècle
d’un occitanisme qui rompt avec le félibrige. Second
problème, son impact sur la société, lié
à son recrutement même. Il n’a pas pu agir sur
le recul progressif de la langue et a eu beaucoup de mal –
comme l’occitanisme d’ailleurs – à se faire
entendre d’une opinion nationale et de gouvernants attachés
au monolinguisme français et qui n’ont que peu de considération
pour ce qu’ils considèrent comme un « patois
» de « province » – deux mots connotés
pour le moins péjorativement dans ce pays. Le prestige international
de Mistral, prix Nobel en 19043, et les efforts répétés
de ses successeurs n’y changent rien. On ne peut que souhaiter
que la présente commémoration permette une meilleure
compréhension et une meilleure prise en compte de la langue
d’oc et, au-delà, de toutes les langues de France.
1. Le château de Font-Ségune est
sur la commune de Chateauneuf-de-Gadagne (Vaucluse).
2. L’actuel Capoulié est M. Pierre Fabre.
3. Sur le centenaire de l’attribution du prix Nobel de littérature
à Mistral
Philippe Martel
C.N.R.S., Montpellier

« Les sept de Font - Ségune »
: Frédéric Mistral,
Joseph Roumanille, Théodore Aubanel, Jean Brunet,
Paul Giera, Anselme Mathieu, Alphonse Tavan
© Le Félibrige