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Célébrations nationales 2004
Littérature et sciences humaines

Fondation du « félibrige » pour la promotion de la langue et de la culture d’oc
Font-Ségune (1), 21 mai 1854

Ce jour-là, non loin d’Avignon, une poignée de jeunes écrivains de langue d’oc – sept, dira-t-on plus tard – se réunissent pour nommer le groupe informel qu’ils constituent depuis quelques années déjà. Ce sera le « félibrige », d’un nom à l’étymologie obscure, et n’ayant d’autre sens que celui que les félibres lui donnent : celui d’une association faite pour rendre à la langue d’oc le statut et le prestige qu’elle avait du temps des troubadours. Parmi ces premiers félibres, un aîné, Joseph Roumanille (1817-1891), et celui qui va devenir l’âme du mouvement, Frédéric Mistral (1830-1914).


La situation de la langue d’oc est alors complexe. Les classes supérieures de la société méridionale commencent à l’abandonner comme langue de la transmission familiale, suivies au fil des décennies par les classes moyennes puis populaires. Mais c’est aussi le moment où se développe l’écrit d’oc : quand naît le félibrige, il paraît chaque année des dizaines de titres. Conscience du danger qui pèse sur la langue et reviviscence du souvenir des gloires médiévales se conjuguent pour provoquer un mouvement de renaissance. Il existe sur la -trentaine de départements occitanophones mais il est particulièrement fort en Provence : c’est la zone la plus urbanisée de l’espace occitan, là donc où la francisation est la plus précoce, là aussi où existent les bases sociologiques d’un mouvement intellectuel et littéraire. C’est donc là que va se situer le centre de la renaissance d’oc. C’est tout le mérite du petit groupe avignonnais des félibres de réussir à faire de ce mouvement au départ inorganisé un collectif structuré autour d’un projet pour la langue.
Face à l’anarchie qui prévaut en matière de graphie, ils proposent une orthographe. Face à des écrivains qui hésitent entre registre populaire ou populacier et calque maladroit de la rhétorique française, ils proposent une écriture d’oc rénovée et ambitieuse, dont Mistral donne bientôt le modèle avec son premier grand poème Mirèio (1859). Face au localisme ambiant, ils proposent enfin la construction d’une communauté littéraire à l’échelle de tout l’espace occitan, favorisant l’émergence des nouveaux talents par la mise en place de rencontres régulières (la fête annuelle de la Sante Estello, au mois de mai) et de concours littéraires.

Le félibrige, régi par plusieurs statuts successifs (entre 1862 et 1997), est présidé par un capoulié ( 2). Il associe un Counsistòri de 50 majourau, cooptés à vie, et un réseau d’adhérents sur le terrain, regroupés en associations locales, les escolo. Les félibres dont on peut reconstituer le parcours pour le XIXe siècle – les écrivains les plus importants essentiellement – sont à plus de 40 % issus des classes populaires (paysans ou artisans) mais en sortent au cours de leur vie, pour accéder aux classes moyennes urbaines, majoritaires dans l’association. Ils ont appris à maîtriser le français, mais refusent de sacrifier leur langue d’origine, comme le système ambiant les y invite. Seul problème : échappent au félibrige les classes supérieures, celles qui ont le pouvoir, comme les classes populaires, celles qui regroupent la majorité des occitanophones.
Certains félibres ont rêvé de passer de l’action culturelle à une action politique centrée sur un projet de fédéralisme (éventuellement international) plus que sur un hypothétique nationalisme occitan. Mais ces tentatives ne sont jamais allées bien loin, ne serait-ce que parce que, contrairement à une opinion répandue, les félibres, loin d’être tous des notables conservateurs, se recrutent en fait dès les origines dans toutes les familles de pensée de l’extrême-droite à - l’extrême-gauche.

Le félibrige est toujours là aujourd’hui. Son bilan en matière littéraire n’est pas négligeable. Mais il a rencontré deux grands problèmes : parti de -Provence, il a fini par toucher l’ensemble de l’espace d’oc, mais au prix de la remise en cause du « leadership » de la région des fondateurs, et de leurs principes graphiques : d’où la naissance au XXe siècle d’un occitanisme qui rompt avec le félibrige. Second problème, son impact sur la société, lié à son recrutement même. Il n’a pas pu agir sur le recul progressif de la langue et a eu beaucoup de mal – comme l’occitanisme d’ailleurs – à se faire entendre d’une opinion nationale et de gouvernants attachés au monolinguisme français et qui n’ont que peu de considération pour ce qu’ils considèrent comme un « patois » de « province » – deux mots connotés pour le moins péjorativement dans ce pays. Le prestige international de Mistral, prix Nobel en 19043, et les efforts répétés de ses successeurs n’y changent rien. On ne peut que souhaiter que la présente commémoration permette une meilleure compréhension et une meilleure prise en compte de la langue d’oc et, au-delà, de toutes les langues de France.

1. Le château de Font-Ségune est sur la commune de Chateauneuf-de-Gadagne (Vaucluse).
2. L’actuel Capoulié est M. Pierre Fabre.
3. Sur le centenaire de l’attribution du prix Nobel de littérature à Mistral

Philippe Martel
C.N.R.S., Montpellier

« Les sept de Font - Ségune » : Frédéric Mistral, Joseph Roumanille, Théodore Aubanel, Jean Brunet, Paul Giera, Anselme Mathieu, Alphonse Tavan, © Le Félibrige
« Les sept de Font - Ségune » : Frédéric Mistral,
Joseph Roumanille, Théodore Aubanel, Jean Brunet,
Paul Giera, Anselme Mathieu, Alphonse Tavan
© Le Félibrige

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