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programme des manifestations
L’Entente cordiale est importante parce qu’elle préfigure
et annonce en quelque sorte la communauté d’inspiration
et de combat qui unira la Grande-Bretagne et la France au cours
des deux guerres mondiales du XXe siècle.
Elle est importante aussi parce que, sur le moment même, elle
a spectaculairement mis fin à une tradition plusieurs fois
séculaire d’antagonisme idéologique, sentimental
et souvent matériel (guerrier) entre la France et (comme
on disait) l’Angleterre. Un tournant historique, vraiment
! car la tradition française était d’anglophobie.
L’éclat sinistre de notre défaite de 1870-71
face à l’Allemagne, et le contentieux qui s’en
est suivi sur l’Alsace, ne doivent pas faire oublier que le
plus « héréditaire » de nos ennemis a
tout de même été l’Anglais. L’hostilité
française à l’Allemagne, violente après
1871, était récente ; les guerres menées en
alliance avec l’Angleterre (guerre de Crimée) avaient
été plutôt exceptionnelles, alors que le duo
France-Angleterre avait été un long et multiforme
affrontement. Les deux personnages devenus mythiques de notre histoire,
Jeanne d’Arc, brûlée à Rouen, et Napoléon,
battu à Waterloo et captif à Sainte-Hélène,
sont expressément perçus comme victimes des Anglais.
Quand la France a voulu s’agrandir outre-mer,
et pour cela se doter d’une marine forte, le seul obstacle
qu’elle ait rencontré, c’est précisément
le quasi-monopole britannique de la domination des mers. La puissance
navale française a été enfin obtenue et reconnue,
mais après combien de déboires : Trafalgar, nom combien
symbolique !
On ne saurait oublier, au-delà des intérêts
d’État, les idéaux qui les accompagnent et les
mentalités collectives qui en découlent. Pendant des
siècles de monarchie, et avec encore bien des prolongements
au XIXe siècle, la France a été catholique
et a perçu l’Angleterre comme essentiellement protestante
et, partant, comme foyer potentiel d’inventions perverses
ou d’exemples subversifs. Lorsqu’en plus l’Angleterre
libérale est devenue l’exemple mondial du capitalisme,
le socialisme français naissant s’est jeté sur
les misères de Londres et de Manchester et l’anglophobie,
jusque-là toute conservatrice et réactionnaire, s’est
vue dotée d’une composante de gauche. La France profonde,
à la charnière du dix-neuvième et du vingtième
siècle encore, s’est émue en faveur des Boers,
ce peuple de paysans qui résistait à l’impérialisme
anglais en Afrique du Sud. Nous avons aimé les Boers, comme
les Irlandais ou encore comme, cent ans plus tôt, nous avions
aimé et aidé l’indépendance américaine.
Bien entendu, les Anglais massivement et collectivement n’étaient
pas en reste de francophobie, avec les mêmes composantes de
longs souvenirs historiques, de rivalités maritimes et de
détestations religieuses. Les héros que l’Angleterre
traditionnelle a portés aux sommets du légendaire
héroïque et de la statuaire de rue sont ceux qui ont
eu la France comme adversaire et qui l’ont battue : les Marlborough,
les Wellington et les Nelson.
Bien entendu aussi, en France comme en Angleterre, le progrès
et la civilisation ont fini par ébranler les unanimismes.
Il y eut des courants d’anglophilie en France, mais nettement
progressistes et souvent liés aux minorités religieuses,
donc quelque peu élitistes et largement minoritaires. Et
des francophiles anglais.
L’Entente cordiale surviendra lorsque la gauche la plus avancée
en France sera devenue majoritaire, ou en tout cas hégémonique.
Le basculement de la République française de l’ère
des gestions opportunistes (v. 1879-1899) à l’ère
des gestions radicales (1899-1914) est survenu, comme chacun sait,
au temps de l’Affaire Dreyfus. Mort de Félix Faure,
élection d’Émile Loubet à la tête
de l’État, agression de la droite nationaliste et anti-dreyfusarde
contre Loubet, riposte républicaine, entraînant enfin
le basculement parlementaire : formation avec Waldeck-Rousseau d’un
« gouvernement de défense républicaine »
soutenu par une majorité de gauche, comprenant une composante
socialiste.
C’est alors que le conflit avec l’Église catholique,
virtuel depuis un siècle mais contenu par le Concordat, s’est
déclenché à partir de la loi sur les congrégations
pour aboutir à la rupture diplomatique avec le Vatican et
à la séparation de l’Église et de l’État
(1905). Au cœur de ce conflit, après les élections
législatives de 1902, Waldeck-Rousseau, encore relativement
modéré, est remplacé à la tête
du ministère par Émile Combes, radical vite devenu
symbole de la laïcité militante et de l’anticléricalisme
sans nuance.
Il est évident qu’il y a une concordance logique entre
ces deux virages à gauche, celui de l’anglophilie en
politique extérieure et celui de l’anti-catho-licisme
en politique intérieure. Pour ne citer qu’un nom, Jean
Jaurès, bon soutien du combisme, préférait
lui aussi les affinités anglaises aux affinités continentales.
Toutefois il faut bien reconnaître qu’Émile Combes
se consacrait surtout à la politique intérieure et
que la diplomatie était davantage gérée par
son ministre Delcassé, républicain de tradition gambettiste
plutôt que radicale. Ce constat nous renvoie à l’hypothèse
géopolitique sur l’origine du renversement. En clair,
pour parler en termes léninistes, le « conflit entre
impérialistes ». La France et l’Angleterre, grandes
colonisatrices depuis des décennies, ont fait le plein de
leurs dominations, et elles ont finalement réglé,
non sans douleur (française, pour Fachoda) leur partage de
l’Afrique. C’est maintenant l’Empire allemand
de Guillaume II, en plein dynamisme industriel et en pleine ambition
maritime, qui donne l’impression de chercher à étendre
un empire colonial encore mince. Que « l’Entente cordiale
» soit celle de deux impérialismes nantis qui se prémunissent
contre un nouveau « partage du monde » qui se ferait
à leurs dépens (en direction par exemple du Maroc),
il y a donc là une forte apparence de raison.
On ne saurait épuiser la liste des causes possibles sans
passer par l’intérieur de l’Angleterre. Là
aussi il y a une poussée à gauche en politique intérieure,
et même un remplacement de souverain. Édouard VII,
l’ancien brillant prince de Galles, a certes plus d’aptitudes
caractérielles à plaire à la France et à
la goûter que n’en avait la reine Victoria sa mère.
On ne saurait entrer ici plus avant dans le débat des historiens
pour savoir comment il faut doser l’importance de ces divers
ordres de causalité, ou mieux encore, comment décrire
et analyser leurs inévitables interférences. Le fait
est qu’une ère nouvelle est ouverte.
Elle sera durable.
Le « sang versé en commun » sur les champs de
bataille de 1914-1918 ; la solidarité dans la fondation de
la Société des Nations ; ensuite et surtout la nouvelle
justification morale de l’alliance des démocraties
par une répulsion commune contre l’hitlérisme,
tout cela a progressivement, au long du XXe siècle, renforcé
l’alliance et nourri ses fondements moraux.
Le 18 juin 1940, Londres est devenu, pour deux années décisives,
la capitale intérimaire de la République française
maintenue. Cela ne s’oublie pas. Winston Churchill a aujourd’hui
sa statue au cœur de Paris (entre Invalides et Champs-Élysées)
et le général de Gaulle la sienne en face de Carlton’s
Gardens.
Maurice Agulhon
professeur honoraire au Collège de France
membre du Haut comité des célébrations nationales

« Franco-British Exhibition, Vers la paix
universelle, 1905-1908 »
Carte postale commémorative de l’Entente cordiale,
1908 - © coll. part