En 1754, Étienne Bonnot de Condillac
est un philosophe reconnu, que Diderot aime à citer. L’Essai
sur l’origine des connaissances humaines et le Traité
des systèmes lui ont assuré une réputation
d’excellence qui dépasse le cercle des savants et lui
a valu dès 1752 la charge délicate et convoitée
de censeur. La publication du Traité
des sensations va le magnifier encore : sa « statue
odeur de rose » devient le symbole d’un siècle
philosophe et poète. Dédié à Mademoiselle
Ferrand à laquelle Condillac dit devoir le projet de l’ouvrage,
le Traité analyse méthodiquement
les sensations par l’artifice d’une fiction : il met
en scène les métamorphoses d’une statue de marbre
se muant, par l’éveil progressif de ses sens, en animal
avisé veillant lui-même à sa conservation. Au
fil de l’expérience, la variation des plaisirs et des
peines développe « le germe de tout ce que nous sommes
».
D’abord « odeur de rose », puis « odeur
d’œillet, de jasmin, de violette », la statue juge,
compare, imagine, se souvient et se passionne, sans être pour
autant capable de réfléchir. La réflexion naît
du mouvement, lorsque, devenue subitement mobile, elle découvre
son propre corps et le monde à la faveur du contact. Le toucher
instruit l’odorat, l’ouïe, la vue et le goût,
et la statue apprend à connaître les fleurs, à
écouter les sons, à regarder les couleurs, à
dessiner des figures, à satisfaire sa faim.
Refusant de réduire l’esprit animal au pur mécanisme
à la manière de Buffon, mais soucieux de l’expliquer
par l’analyse de la conformation organique, Condillac affirme
que les facultés supérieures de l’esprit humain
naissent toutes à partir de la sensation : il fonde un système
magistral, que le spiritualisme restauré du siècle
suivant cherchera à disqualifier par tous les moyens, donnant
un tour méprisant à l’épithète
« sensualiste » forgée en 1803 à titre
d’hommage par de Gérando.
Avec la publication du Traité des
sensations, Condillac entend être le premier à
avoir démontré que les facultés de notre esprit
« ne sont que la sensation même qui se transforme différemment
». Une controverse virulente, jetant le doute sur l’originalité
de la méthode et celle de la métaphysique dont elle
est l’instrument, éclate aussitôt. Condillac
se défend de l’offense par son Traité des animaux,
dans lequel il répond et argumente pas à pas. Il sort
grandi de l’épreuve. Nul doute que la « statue
odeur de rose » ait été sa meilleure alliée,
et qu’elle le soit restée.
Aliénor Bertrand
docteur en philosophie, chercheur au C.N.R.S.
responsable de l’édition des œuvres
complètes de Condillac

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