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programme des manifestations
2004 célèbre le 50e anniversaire de la mort de l’écrivain,
qu’on appelait de son vivant « notre Colette »,
un mythe national. Pourtant, c’est à une -perpétuelle
éclosion, plutôt qu’à la célébration
de la mort, que Colette invite aujourd’hui une nouvelle génération
de lecteurs, lorsqu’elle écrit : « C’est
dans l’éclosion que réside le drame essentiel,
mieux que dans la mort qui n’est qu’une banale défaite.
»
Essayons donc de lire, dans son expérience vitale et dans
son style, un précurseur et une contemporaine de l’écriture
actuelle : de ses risques, de ses libertés, de ses joies.
« Notre Colette » : telle qu’elle nous accompagne
ici et maintenant.
Souvent, Colette nous offre un récit condensé dont
le centre, pas toujours nommé, est Sido, la mère,
et dont l’horizon est une sorte d’amour : « (elle)
tentait de me transmettre un alphabet nouveau, ou le croquis d’un
site entrevu à l’aurore sous des rais qui n’atteindraient
jamais le morne zénith (1). »
Ne nous y trompons pas, l’alphabet transmis par Sido est une
évocation de l’écriture telle que la pratique
Colette elle-même : une lettre d’amour, si l’on
veut, mais dont le destinataire, « mon amour », n’est
personne en particulier. L’amour de Colette, intense et cruel,
se dissémine dans l’entrelacs de lignes cosmiques,
de plis de la nature que tracent les hirondelles et les fleurs,
et dans lesquels s’incorporent les traits d’un visage
d’homme ou de femme enfin sorti de l’épreuve
érotique et rendu à la clarté d’un style.
L’écriture n’a, dès lors, aucune existence
autonome ; elle participe au monogramme du monde brodé des
« vrilles de la vigne », du « pur » et de
« l’impur », et des bêtes en paix. L’alphabet
écrit le monde, et le monde advient par l’alphabet
: écriture et monde coexistent comme les deux aspects d’une
même expérience pour celle qui écrit dans cet
état de transport fiévreux qui défie le langage.
D’autant que face à cet alphabet solaire, il existe
un autre alphabet, monstrueux cette fois : une Colette nocturne
explore les abîmes de nos identités, « Si Madame
Colette n’est pas un monstre, elle n’est rien »,
dira Cocteau.
À plusieurs reprises au fil de ses livres, Colette revient
sur une idée qui me paraît centrale dans son œuvre
: l’écriture est une interpénétration
de la langue et du monde, du style et de la chair, qui lui révèle
l’univers et les corps comme une « arabesque. »
Le langage s’entend telle une « sauvage mélopée
» imprimant sa séduction aux fruits, aux outils et
aux étoffes : « Pour moi, tel mot suffit à recréer
l’odeur, la couleur des heures vécues, il est sonore
et plein et mystérieux comme une coquille où chante
la mer (2). » Tandis que le geste d’écrire implique
la métamorphose des signes en choses : « Écrire
! pouvoir écrire ! cela signifie […]
le griffonnage inconscient, les jeux de la plume qui tourne
en rond autour d’une tache d’encre, qui
mordille le mot imparfait, le griffe, le hérisse de
fléchettes, l’orne d’antennes, de pattes, jusqu’à
ce qu’il perde sa figure lisible de
mot, mué en insecte fantastique, envolé en
papillon-fée (3). »
Le lecteur moderne goûtera, avec cette gourmande, aux saveurs
insoupçonnées de la langue française, sans
oublier la femme, l’amoureuse, emblème ou contresens
des féministes. Rappelons-nous qu’en durcissant sa
juste cause, un certain féminisme a enfermé la lutte
pour l’amélioration de la condition féminine
dans les seules revendications politiques ou sociologiques des suffragettes.
Cette tendance se ressent aussi dans Le Deuxième
Sexe, même si Simone de Beauvoir y prône l’émancipation
des mœurs. Au contraire, Colette, qui ignore la politique,
ne songe qu’à révéler la jouissance féminine.
De fait, son alphabet du monde est un
alphabet du plaisir féminin, soumis au plaisir de l’homme,
mais affecté d’une incommensurable différence
par rapport à celui-ci. Qu’il n’y ait pas d’émancipation
féminine sans une libération de la sexualité
de la femme, laquelle est -fondamentalement une bisexualité
(4) et une sensualité polyphonique, c’est ce que Colette
ne cesse de clamer tout au long de sa vie et de son œuvre,
dans un dialogue permanent entre ce qu’elle appelle «
le pur » et « l’impur », afin d’écrire
« le monogramme de l’Inexorable (5). »
Plus encore, et contrairement à une autre image facile qu’on
s’est forgé d’elle, avide de plaisirs sexuels,
Colette fut aussi une femme dont l’œuvre est une perpétuelle
évasion de la relation amoureuse et un arrachement permanent
à la vie de couple (hétérosexuel ou homosexuel)
au profit d’une immersion dans l’infini du monde. Voici
une femme qui écrit là où il n’y a plus
ni moi ni sexe, mais des plantes, des bêtes, des monstres
et des merveilles : autant d’éclats de liberté.
Jamais au-delà du sexe, mais toujours à travers la
sexualité, par une exaltation orgasmique du moi dont la souveraineté
s’achève dans une joie aux limites de l’extraordinaire,
du monstrueux. Telle est la jouissance de Colette, elle se prolonge
en vibrations rythmées dans le monde et les autres, qu’elle
s’approprie par la justesse musicale de son style rendu physique.
Indissolublement sens, son et sensation, la simplicité décrétale
de Mme Colette est une véritable transsubstantiation de son
corps. Lorsque le critique littéraire André Billy
lui tresse des louanges à la sortie de La
Femme cachée (1924), elle répond : «
Le plus grand prosateur français vivant, moi ? Même
si c’était vrai, je ne le sens
pas, comprenez-vous, au-dedans de
moi (6). » Fausse modestie de l’écrivain
? Ou conviction d’une femme qui se sait tout entière
identifiée à sa sensibilité extravagante qui
se règle par écrit ?
Immergée dans l’instant du plaisir, Colette peine à
raconter des -histoires : ses contes éclatés nous
bouleversent surtout par les flashes sensuels et les méditations
sur la guerre des sexes, et fort peu, voire pas du tout, par leurs
intrigues répétitives et plutôt banales. Le
temps du récit s’éclipse chez Colette, ses vaudevilles
désuets se fanent et vieillissent mal, mais demeure intacte
la -poésie du pur temps incorporé, à l’instar
de celui inventé de Proust, que Colette remodèle à
sa façon : moins métaphysique, plus gai, d’une
sensualité plein la bouche, plein la langue. Cette fanatique
de Balzac (« Je suis née dans Balzac » –
elle l’a lu dès six ans, et Labiche à sept)
a hérité de lui le talent de dépeindre les
excès de la passion amoureuse, et non les drames de l’argent.
Mais c’est dans le voyage au bout de la nuit passionnelle
qu’elle imprime son véritable génie, et en ce
sens qu’elle s’en évade. Son chemin ne sombre
jamais dans les ornières scatologiques ou blasphématoires
d’un Céline ou d’un Proust. Si Colette partage
avec les maîtres du roman contemporain l’art poétique
de capter le temps sensible, elle le fait à sa manière
incomparable, avec une inhumaine sérénité.
En 1909, Sido lui écrit : « Tu es plutôt une
femme comme il faut, mais d’un genre particulier. […]
Tu as le talent d’écrire et d’intéresser
le lecteur avec des choses… je ne puis dire des riens car
au fond ce ne sont pas des riens, loin de là, et je dois
même reconnaître que tu avances de deux siècles
à de nombreux points de vue (7). »
J’aimerais quant à moi que notre Colette – celle
que nous lisons cinquante ans après sa mort –, soit
à l’image de ces propos de Sido.
1. Colette, La Naissance du jour, Pl. III, p.
371
.2. Colette, La Vagabonde, Pl, I, p. 1084.
3. Ibid., p. 1074, nous soulignons.
4. -Freud découvre l’importance de la bisexualité
féminine avec quelque retard sur Colette lorsqu’il
écrit dans « Sur la sexualité féminine
» (1931), in La Vie sexuelle, P.U.F., 1969, p. 141 : «
La bisexualité est bien plus accentuée chez la femme
que chez l’homme. »
5. Colette, Le Pur et l’Impur, Pl, III, p. 565.
6. Cité par Jean Chalon, Colette, l’éternelle
apprentie, Flammarion, 1998, p. 223 ; nous soulignons.
7. Sido, Lettres à sa fille 1905-1912, op. cit., lettres
des 19 février et 18 août 1909, pp. 255 et 295.
Julia Kristeva
psychanalyste, écrivain,
professeur à l’Institut universitaire de France

Colette à la première du film
de Yannick Bellon
raconbtant sa vie - 8 octobre 1952
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