La création de la Compagnie du chemin de fer
de l’Est fut l’un des six actes fondateurs des compagnies
auxquelles, entre 1852 et 1857, furent -accordées des concessions
groupées en six « grands réseaux » : le
Nord, l’Est, le P.L.M., le Paris-Orléans, le Midi,
l’Ouest. Les Français exprimèrent, dès
les premières années de 1840, une adhésion
enthousiaste au chemin de fer. Les fêtes d’inauguration
des lignes attirèrent les foules. Le chemin de fer allait
réaliser la prospérité générale,
l’unité de la nation, la paix universelle.
Le premier chemin de fer expressément consacré au
transport des voyageurs fut ouvert en 1837. Il reliait Paris à
Saint-Germain, en s’arrêtant au Pecq. En 1842, une loi
fixa les directions des neuf grandes lignes principales du futur
réseau. Elles devaient joindre Paris aux extrémités
du royaume, frontières ou littoral, selon une disposition
en étoile, qui fut confirmée dans les années
1850. Chaque réseau fut formé de lignes convergeant
vers un axe principal aboutissant à Paris. Seul le Midi,
organisé autour de la ligne de Bordeaux à Sète,
faisait exception. Les relations transversales étaient sacrifiées,
ce qui ne fut qu’à peine corrigé par les extensions
ultérieures.
La détermination des tracés opposa deux écoles.
Les partisans des tracés directs voulaient, pour affermir
l’État central, favoriser le commerce inter-national
et assurer la défense du pays, atteindre les points extrêmes
par le parcours le plus court, au risque de traverser des plateaux
dépeuplés. Les -partisans des tracés indirects
se refusaient à sacrifier les villes intermédiaires
et voulaient répondre aux besoins réels des régions
desservies. Ils acceptaient quelques détours et le passage
par les vallées. Sur Paris – Strasbourg, le tracé
« indirect » par la vallée de la Marne fut adopté.
Ce fut le choix le plus fréquent.
Seules les grandes banques d’affaires françaises avaient
pu, dans les années 1840, prendre en charge le financement
des lignes à construire. Mais les relations entre elles et
l’État s’engagèrent dans une impasse à
partir de 1847/1848. Dès 1851, l’Empereur mit un terme
à cet enlisement. Sa popularité dépendait de
sa capacité à donner aux Français les chemins
de fer qu’ils attendaient. Après avoir organisé
le territoire en réseaux, jouissant d’un monopole,
il accorda aux compagnies, par les conventions de 1859, une durée
de concession très longue, de 99 ans, et une garantie d’intérêt
partielle des capitaux investis. L’extension des réseaux,
après 1859, fut ainsi financée par des émissions
d’obligations, amortissables à très long terme,
ce qui permit à la haute banque de conserver le contrôle
des compagnies.
C’est ainsi que les Rothschild contrôlaient la compagnie
du Nord, les Péreire celle du Midi. Dans chaque compagnie,
se sont construites, à partir des politiques sociales des
dirigeants, des choix techniques des ingénieurs et des cultures
ouvrières locales, des cultures de réseau, qui survécurent
longtemps après leur fusion dans la S.N.C.F. en 1937.
François Caron
professeur émérite à l’université
de Paris IV-Sorbonne
secrétaire général de l’Association pour
l’histoire
des chemins de fer en France

Plombières-les-Bains,
affiche publicitaire du chemin de fer de l’Est
par Hugo d’Alesi - début XXe siècle
© Selva / Leemage