C’est à Parme, en 781, que Charlemagne
retrouve un moine anglo-saxon qu’il connaît déjà
et auquel il propose de le suivre. Le moine, qui passe la cinquantaine,
s’était fait prédicateur contre l’hérésie
des adoptianistes, mais il subjugue l’autodidacte qu’est
le roi franc par la largeur de sa culture et par la lucidité
de ses vues politiques. Il s’appelle Alcuin. Il n’est
pas le seul à se faire ainsi recruter : le roi des Francs
a compris qu’il lui fallait une élite intellectuelle
pour transformer à la fois le pouvoir royal et la société.
Avec Alcuin, le roi franc attire Paulin d’Aquilée,
Paul le Diacre, Pierre de Pise, toutes gens qui lisent Horace et
Juvénal, Tibulle et Térence. À peine est-il
à la cour de Charlemagne qu’Alcuin devient le maître
à penser du roi.
Il est l’un des héritiers de cette culture classique
que l’Angleterre peut transmettre, plus pure que celle des
clercs du continent où les siècles ont fait leur œuvre
en la dénaturant. Évangélisée par des
moines envoyés de Rome, l’Angleterre a reçu
la culture antique – la langue, les œuvres, la pensée
– sans passer par la tradition qui ajoute, retranche et déforme.
Alcuin et ses semblables seront pour beaucoup dans le goût
de la poésie latine que cultivera Charlemagne lui-même.
Théologien, il mène les combats contre l’adoptianisme
qui aboutissent à la condamnation de l’hérésiarque
Félix d’Urgel. Pédagogue, il mesure la nécessité
d’une meilleure instruction des clercs, qui garantisse le
succès des réformes liturgiques et des restaurations
morales en quoi Charlemagne verra vite le ciment de l’unité
des peuples qui lui sont soumis. Alcuin prêche d’exemple,
et Tours lui devra d’être l’un des foyers les
plus actifs de la première renaissance carolingienne.
Familier de Charlemagne, il le sera jusqu’à ses derniers
jours, et même lorsque, l’âge aidant, il préférera
s’attarder dans son abbaye de Saint-Martin de Tours que vivre
à Aix-la-Chapelle la vie de cour. Sa correspondance –
en prose mais surtout en vers – témoigne de l’ascendant
qu’il continue d’exercer dans tous les domaines. C’est
lui qui conçoit l’organisation d’écoles
propres à former dans le monde laïc une élite
intellectuelle qui procurera de meilleurs administrateurs. C’est
encore lui qui révise à la demande du roi la traduction
latine de la Bible, corrompue par des générations
de copistes négligents. Mais il est aussi conseiller politique,
voire inspirateur : quatre ans avant le couronnement -impérial
de 800, il n’hésite pas à écrire les
mots de « royaume impérial » et nomme déjà
« l’Empire chrétien » dont l’idéologie
sous-tend une nouvelle -relation entre le pouvoir souverain et le
gouvernement de l’Église. Il jouera un rôle déterminant
dans la définition de cet empire qui se voudra romain et
sera chrétien.
Jean Favier
membre de l’Institut
président de la Commission française de l’UNESCO
membre du Haut comité des célébrations nationales

Alcuin présente Raban Maur à l’évêque
de Mayence
Manuscrit carolingien
© Rue des Archives / The Granger Collection NYC