Alberti est à la fois une figure
emblématique de l’aventure intellectuelle et artistique
du Quattrocento et un acteur singulier de ce qu’il conviendrait
d’appeler la révolution humaniste. Ses écrits
et ses réalisations architecturales ou artistiques, tout
en contribuant de manière déterminante à faire
de la Renaissance ce qu’elle fut, ouvrent des champs que celle-ci
a délaissés ou qu’elle n’a entrepris de
labourer que tardivement.
Fils naturel mais reconnu de l’exilé florentin Lorenzo
degli Alberti († 1421) et de la « belle et noble veuve
» génoise Bianca Fieschi († 1406), il a surtout
vécu entre le nord et le centre de l’Italie actuelle
: en particulier à Venise et à Padoue (où il
fréquenta la célèbre école de Barzizza),
puis à Bologne (dont l’université le fit en
1428 docteur en droit) et à Rome (où il entra vers
1431 au service de la Curie) ainsi qu’à Ferrare et,
notamment entre 1434 et 1443, à Florence.
Extrêmement riche et variée, son œuvre écrite
s’articule pour l’essentiel autour de trois grands axes
renvoyant à trois modes distincts mais complémentaires
d’acquisition de la connaissance, trois modes qui correspondent
naturellement à trois formes
d’écriture distinctes : le traité, le dialogue
et le lusus (ou ludus), qui traduisent
et illustrent autant d’attitudes fondamentales de l’intellectuel
tel qu’Alberti le conçoit et le définit. Si
le dialogue et le traité sont en soi, chez lui, des formes
« constructives », alors que le ludus est avant tout
« réactif », chacune de ces trois formes correspond
à un univers particulier. Le traité, pourrait-on dire,
appartient au monde sensible de la nature, d’une nature organisée
selon des lois et des règles exactes, accessibles à
une connaissance qui, du De pictura
au De re aedificatoria et du De statua
ou De cifris en passant par la brève
grammaire De la langue toscane et par une Descriptio
urbis Romae, non moins originale, apparaît précise
et virtuellement exhaustive.
De son côté, le monde du
dialogue est celui des opinions et des expériences de chacun,
celui des données subjectives dont l’intelligence présuppose
une enquête qui, du De familia
au De iciarchia, se fait « en
commun », dans un cadre social. Enfin, des Intercenales au
Momus et au-delà, le ludus
relève de la face cachée des deux premiers mondes,
de cet espace où les certitudes scientifiques perdent de
leur sens et les diverses constructions des opinions (dialogue)
ou des sensations (traité) s’écroulent et sont
tournées en dérision.
Dans la seconde partie de sa vie, à partir surtout de son
retour à Rome en 1443, Alberti approfondit ses intérêts
techniques et artistiques et intensifie son activité architecturale.
Ses contacts avec le patricien florentin Giovanni Rucellai ainsi
que son intervention dans le programme « religieux »
de celui-ci remontent toutefois, probablement, aux années
1439-1442 ; ils conduiront notamment à la réalisation
de la façade de Santa Maria Novella (terminée en 1470)
et à la conception de la loge et de la façade du palais
de Via della Vigna ainsi que de celle de la chapelle Rucellai (1467)
dans l’église, aujourd’hui désaffectée,
de San Pancrazio. Vers 1470, toujours à Florence mais exécutant
une commande du marquis Ludovic Gonzague, Alberti œuvrera aussi
pour la tribune de la Santissima Annunziata, qui ne sera achevée
qu’en 1477. Pour ce même seigneur, il avait à
cette date déjà conçu l’église
de San Sebastiano à Mantoue et allait -l’année
suivante (1471) fournir les dessins pour celle de Sant’Andrea,
toujours à Mantoue. Entre-temps, il avait projeté
pour Sigismondo Pandolfo Malatesta le célèbre Temple
de Malateste de Rimini, dont les travaux (1450 à 1468), confiés
sur place à Matteo dé Pasti, seront interrompus par
la mort du commanditaire.
Il ne reste pratiquement aucune trace
des autres projets et des éventuelles interventions architecturales
d’Alberti à Ferrare (notamment pour le clocher de la
cathédrale), à Urbino (dans le palais ducal) ou à
Rome (dans l’ambitieux programme urbaniste de Nicolas V).
Mais ces réalisations, dont le Sant’Andrea et le Temple
de Malateste représentent indiscutablement les chefs-d’œuvre,
suffisent à faire de lui le plus grand – peut-être
à côté de Brunelleschi – des architectes
de la Renaissance.
Francesco Furlan
directeur de recherche
à l’université de Paris VIII et CNRS

Autoportrait, en bronze, recto
1432–1433 ou 1438 ca
Paris, BnF, cabinet des médailles, monnaies et antiques
© cliché Bibliothèque nationale de France