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programme des manifestations
La vieille femme serrait encore dans son poing crispé l’avis
d’expulsion. L’abbé Pierre et ses compagnons
l’avaient découverte cette nuit du 31 janvier 1954,
raidie par le gel, sur un trottoir du boulevard Sébastopol.
Depuis plusieurs nuits ils parcouraient les rues de Paris pour mettre
à l’abri des sans logis menacés par un froid
de – 20° devenu meurtrier pour les S.D.F.. Mais aussi
pour des familles à très faibles ressources victimes
de la crise du logement conséquence d’une imprévoyance
nationale de plusieurs décennies.
Depuis 1951, les communautés de chiffonniers d’Emmaüs,
confrontées à ces détresses, avaient tenté
de leur porter assistance, dans l’urgence, en aménageant
des lieux d’hébergement faits de baraquements, parfois
de carcasses d’autobus. Dans la nuit du 3 au 4 janvier 1954,
un bébé mourait de froid dans une de ces « cités
» de fortune, « Les Coquelicots », à Neuilly-Plaisance.
Révolté, l’abbé Pierre interpellait le
ministre.
Là, devant cette malheureuse recroquevillée, il mesurait
son impuissance. Il lui fallait crier sa colère, en appeler
à l’opinion publique. Radio Luxembourg lui ouvrait
son antenne. Cet appel du 1er février 1954 : « Mes
amis, au secours… » suscitait ce que l’on devait
nommer « l’insurrection de bonté », mouvement
de solidarité sans précédent. Les dons affluaient
: espèces (plusieurs millions de francs de l’époque),
vêtements, couvertures, tentes et aussi beaucoup de bonnes
volontés. Des comités d’aide aux sans logis,
nés partout en France, se regroupaient au sein d’une
Union nationale devenue Confédération générale
du logement (C.G.L.) afin de promouvoir une autre politique du logement.
Les pouvoirs publics, enfin, réagissaient : une loi, rapidement
promulguée, suspendait les expulsions pendant les mois d’hiver,
un programme de construction de cités d’urgence était
lancé, financé par l’emprunt ; le rythme de
la construction de logements, notamment H.L.M., doublait en deux
ans.
Aujourd’hui, pour bien des causes, l’abbé Pierre
reste un recours. Comme la Confédération générale
du logement, d’autres associations à même vocation
luttent pour le respect du droit au logement ; la loi interdisant
les expulsions en hiver reste en vigueur car il y a toujours des
sans logis, même s’ils sont autres ; le Samu social
ou la Croix rouge continuent, en hiver, le ramassage des plus menacés.
Pourtant, des gens meurent encore de froid dans les rues. Réveillée
dans sa conscience par l’abbé Pierre, la Nation ne
peut plus feindre de l’ignorer.
Roger Dauphin
journaliste
ancien directeur de Faim et soif,
revue fondée par l’abbé
Pierre
ancien secrétaire général de la Confédération
générale du logement

l’Abbé Pierre en 1954 © Delius
/ Leemage