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Célébrations nationales
2004
>> 1804,
L’Empire
Napoléon fils de la Révolution
?
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programme des manifestations
Napoléon et la Révolution forment un couple réuni
par l’histoire.
Le lien symbolique d’abord est éclatant.
Dès la mi-juillet 1789, après la prise de la Bastille, les
pouvoirs révolutionnaires de Paris et de Versailles inventaient
le drapeau tricolore. Il devait rester le drapeau de la France jusqu’en
1814, c’est-à-dire jusqu’à l’avènement
de Louis XVIII, la bien nommée « Restauration », condamnation
commune de la Révolution et de la monarchie napoléonienne.
En reprenant les trois couleurs, la Révolution de Juillet 1830,
à l’inverse, rendra l’honneur et le pouvoir aux anciens
napoléoniens comme aux anciens jacobins, familles encore souvent
indistinctes.
Le lien symbolique – un même drapeau – ne fait que traduire
un lien historique autrement dramatique et concret : de 1792 à
1814 (1815, avec Waterloo) on peut dire que la Révolution et l’Empire
ont été combattus par un même ennemi, l’Europe
des rois. En plus de vingt ans de guerres presque ininter-rompues le duel
politique entre Révolution et Contre-Révolution a coïncidé
exactement avec le duel militaire entre la France et le reste de l’Europe.
C’est cette grande évidence qui fait de Napoléon,
dans la mémoire commune, le continuateur de la Révolution,
donc – peut-on penser – son héritier et son défenseur.
La thèse contraire se fonde sur un autre constat issu de l’examen
plus -précis d’une série de faits moins éclatants.
Héritière directe des grandes années révolutionnaires
de 1789 et 1792, années aussi énergiques dans les actes
que confuses dans les institutions (1), la République enfin constituée
en l’An III (le « Directoire ») a été
abolie violemment par le coup d’État du 18 brumaire An VIII.
Après quatre années d’un régime bâtard
et transitoire, désigné lui aussi de façon insolite
(« le Consulat ») (2), le pouvoir personnel de Napoléon
Bonaparte se transforme en une nouvelle monarchie héréditaire,
l’Empire. Entre République et Empire, c’est alors la
discontinuité qui est évidente. Sous la République,
des pouvoirs constitutionnels divers, compétitifs, issus d’élections
– sous l’Empire un État fort, concentré et autoritaire.
Au temps de la République, l’Église
catholique est combattue sous l’Empire (dès le Consulat même)
l’État fait sa paix avec elle et tente de coopérer
par le Concordat. Au temps de la République, on abolit l’esclavage
aux Antilles, au temps de Napoléon, on le restaure. Au temps de
la République, les émigrés sont traités en
ennemis – sous l’Empire, ils peuvent -revenir et même
reprendre discrètement les pouvoirs locaux. Au temps de la République,
on vivait symboliquement dans le temps nouveau du calendrier rationaliste
et rustique à la fois de Romme et Fabre d’Églantine
– sous l’Empire, on ose enfin se redater à partir du
1er janvier 1806 et parler la langue commune de la chrétienté.
Autorité, religion, ordre social, -tradition culturelle ainsi rétablis
– ce n’est pas forcément le Mal sub
specie aeternitatis, mais c’est à coup sûr le
contraire, spectaculairement, de l’avant-brumaire.
Le nouveau régime a beaucoup bâti ou renforcé d’institutions
utiles, disent encore ses nombreux partisans contemporains, il a fait
aussi beaucoup de répression et de police brutale disent les autres.
Ces bilans contrastés, tels qu’on les entend formuler aujourd’hui
encore, sont très liés aux options idéologiques et
sentimentales des interlocuteurs, aussi ne saurait-on ici prétendre
à les arbitrer. On voudrait seulement ajouter l’énoncé
de quelques autres problèmes plus généraux que pose
le rapprochement de la Révolution et de l’Empire.
Le premier est celui de la nécessité
du 18 brumaire.
La France était-elle en danger d’être vaincue militairement
en l’An VIII ? et, au cas où elle l’aurait été,
et où elle aurait alors perdu quelques conquêtes (qu’elle
perdrait, d’ailleurs en fait, en 1814…), y avait-il quelque
probabilité que Louis XVIII ramené à Paris rétablisse
l’Ancien régime ? En d’autres termes, était-il
nécessaire que Napoléon règne quinze ans, renforce
l’État par quelques réformes, et saigne la nation
par quelques guerres pour que l’acquit de la Révolution devienne
irréversible comme il s’est révélé tel
en 1814 ? La question est latente chez les interlocuteurs en présence,
mais ne saurait être poussée plus loin car l’histoire
réelle est bien trop complexe pour être discutable sur hypothèses.
Que se serait-il passé si tel épisode avait eu lieu différemment…
c’est, pour les historiens une question illégitime.
Le deuxième problème est plus acceptable, c’est celui
des intentions de Napoléon, et, au-delà, celui de sa culture
philosophique profonde.
Qu’a-t-il retenu de la Révolution ? Et, au fait, quel est
l’apport de la Révolution dont il était l’héritier,
le défenseur et le « fils » ? et, au fond, qu’était-ce
que « la Révolution » ? On peut penser, comme Georges
Lefebvre l’a suggéré, que Napoléon relevait
de la catégorie du « despotisme éclairé »
: assez rationaliste pour accepter et promouvoir tout ce qui tendait à
la modernisation de l’État en abolissant le bric à
brac « féodal », sans adhérer en profondeur
à l’idéal humaniste qui fait de la Liberté
et de l’Égalité (de la Fraternité encore en
pointillés, ou du Bonheur…) des valeurs suprêmes. Assez
naturellement conservateur pour faire une Monarchie, assez progressiste
pour la faire efficace.
D’autres, allant plus loin en faveur de l’Empereur, pensent
qu’il a vraiment été un homme des Lumières
et que, s’il a bâti sa Monarchie telle qu’il l’a
faite, c’est parce qu’il était réellement convaincu
qu’il ne fallait pas moins que ce genre de force là pour
tenir face à l’ennemi (Antoine Casanova). La discussion se
poursuivra à coup sûr, car Napoléon ne quittera pas
de longtemps notre horizon.
Un dernier problème est enfin apparu dans la perspective, récente
mais si fréquentée aujourd’hui, des commémorations
politiques. À l’époque déjà mémorable
du bicentenaire de la Révolution, la question s’est posée
de savoir en quels termes il fallait commémorer 89. Étant
entendu que les citoyens normaux actuels sont humanistes, républicains
et acquis aux institutions et aux valeurs de la démocratie libérale,
comment doivent-ils apprécier le bilan de la Révolution
? En bien, s’ils pensent que la Révolution est, finalement,
dans le long terme, la génitrice en France de la culture de la
liberté. En mal, s’ils pensent au contraire qu’elle
a surtout inculqué à la France la culture antagoniste, «
jacobine » pour dire vite. La première réponse était
celle des commémorateurs, la seconde celle de la critique révisionniste
que François Furet représentait.
La situation de Napoléon fut un jour entre lui et l’auteur
de ces lignes l’objet d’une amicale mais vive querelle sur
l’étiquette et la filiation convenant à l’Empereur.
On se permet ici de l’évoquer à cause de son caractère
pédagogiquement simple et pertinent : Napoléon a été,
tout de même, tout le contraire d’un libéral. Si la
Révolution a engendré Napoléon (en plus de Robespierre,
de Blanqui, et du philo bolchevisme français) alors le passif,
le plateau de balance antilibéral de la Révolution est bien
lourd. Si Napoléon n’est pas fils de la Révolution,
alors la mémoire de la Révolution peut être sauvée
grâce aux régimes libéraux (Louis-Philippe, Deuxième
République, Troisième République) dont elle a été
l’incontestable inspiratrice. Tel était l’enjeu présent
de ce débat généalogique.
Bien entendu, c’est là encore un débat qui se prolongera
longtemps.
1. -De 1792 à la fin de l’An III la République
a été en effet dans une phase pré – ou anti
– constitutionnelle, provisoire, « révolutionnaire
» (la Constitution faite en 93 ayant été provisoirement
jugée inapplicable).
2. -La tradition refuse le mot de République à ces Républiques
tâtonnantes (l’une) ou trébuchantes (l’autre)
et les désignent, bizarrement, par le nom de leur pouvoir exécutif.
Maurice Agulhon
professeur honoraire au Collège de France
membre du Haut comité des célébrations nationales

La bataille de Lodi, 10 mai 1796
de Louis-François Lejeune, huile sur toile - vers 1804
Châteaux de Versailles et de Trianon
© RMN / D. Arnaudet / G. Blot
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