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Célébrations nationales
2004
>> 1804,
L’Empire
Bonaparte, Napoléon, l’Égypte
et l’Orient
>
programme des manifestations
Auréolé de la gloire des succès remportés
en Italie (paix de Campo-Formio du 18 octobre 1797), Bonaparte avait reçu
le commandement en chef de l’« armée d’Angleterre
» mais, sur les conseils de Talleyrand, ministre des Relations extérieures,
sensible à des informations reçues de Magallon (le consul
de France à Alexandrie), le Directoire décide en mars 1798
de reprendre un projet déjà ancien et de s’opposer
aux Anglais en organisant d’urgence une campagne en Égypte.
De ce pays, le tout jeune général ne pouvait guère
alors connaître, semble-t-il, que ce qu’en rapportait la lecture
de deux ouvrages fort en vogue, ceux de Savary Lettres
sur l’Égypte et de Volney Le
voyage en Syrie et en Égypte. À défaut d’un
« rêve oriental » et du modèle d’Alexandre,
allégués plus tard par Bourrienne, il a pu certes y avoir
chez lui une « tentation d’Orient » : il se mit à
lire une traduction du Coran et à regarder plus attentivement les
cartes de la Méditerranée orientale.
On sait comment à la hâte Bonaparte, avec l’aide de
Monge, Berthollet et Fourier, réussit à grouper autour de
lui, par une initiative en soi prodigieuse, un groupe de « savants
» en fait essentiellement des jeunes de Polytechnique et des Ponts
et Chaussées ainsi que des techniciens et quelques artistes ; on
n’y compte, il faut le souligner, aucun « antiquaire »
ni érudit d’histoire ancienne. Le 19 mai 1798, la flotte
appareille de Toulon ; le 1er juillet elle est en face d’Alexandrie,
le débarquement s’effectue presque sans coup férir
; après une marche rapide à travers le désert, le
21 juillet les Pyramides sont en vue, « Pensez que du haut de ces
monuments, quarante siècles nous observent » : telle serait
la phrase fameuse alors prononcée.
En tout cas fidèle « au progrès et à la propagation
des Lumières », le général en chef encourage
l’organisation, sous l’autorité du général
Caffarelli, d’un groupe très vite reconnu sous le nom de
« Commission des sciences et des arts » réunissant
les plus talentueux des jeunes ingénieurs et des « savants
» qui deviendront des personnalités illustres, tel Geoffroy
Saint-Hilaire.
Le 22 août (5 fructidor an VI), il fonde l’Institut
d’Égypte à l’instar de l’Institut national
de France : quatre sections (mathématique, physique, économie
politique, littérature et arts) de douze membres chacune ; un président
et un vice-président, renouvelés chaque trimestre, sont
adjoints au secrétaire perpétuel, chargé de rédiger
la correspondance et de tenir le registre des séances fixées
d’abord à deux par décade, le matin de sept à
neuf heures, puis à deux fois par mois en fin d’après-midi.
Si la bataille navale d’Aboukir (1er août 1798) fut un désastre
et la campagne de Syrie (février-juin 1799) un échec lamentable,
les réformes en Égypte commençaient à se mettre
en place. Mis au courant de la situation -critique où se trouvait
la France, Bonaparte réalisa que l’Égypte ne lui offrait
pas un destin à sa mesure : dans la nuit du 22 au 23 août,
en grand secret, il quitte l’Égypte, emmenant avec lui, outre
Monge, Berthollet et Denon, ses meilleurs généraux (Berthier,
Lannes, Murat) et laissant le commandement au général Kléber.
Bien plus tard, en arrivant en exil à Sainte-Hélène,
Napoléon aurait déclaré à Gourgaud : «
Ce n’est pas là un joli séjour.
J’aurais mieux fait de rester en Égypte ; je serais à
présent Empereur de tout l’Orient ».
C’est seulement de temps à autre, en réalité,
que Bonaparte, puis Napoléon Ier, sont revenus à ce que
certains historiens ont appelé le « rêve oriental ».
Celui-ci doit se concevoir dans la perspective d’une propagande
-systématique d’exaltation personnelle, dont l’artisan
le plus actif fut Vivant Denon, sachant utiliser le prestige des images
glorieuses des monuments de l’Égypte pharaonique et de paysages
enchanteurs. « La gloire des armes associée à la découverte
artistique, c’est ce que fut l’expédition d’Égypte
», écrira même Napoléon.
Dans un premier temps, il s’agissait de tirer de l’expérience
égyptienne le meilleur de ce qu’elle était capable
de fournir d’où le soin apporté à la préparation
et à l’édition de la Description
de l’Égypte. Le projet de cette étonnante publication
remonte d’ailleurs à novembre 1799 quand, après le
départ de Bonaparte, Kléber constitua une commission chargée
de « recueillir tous les -renseignements propres à faire
connaître l’état moderne de l’Égypte sous
les rapports du gouvernement, des lois, des usages civils, religieux et
domestiques, de l’enseignement et du commerce ».
Après le retour d’Égypte, le chimiste
et conseiller d’État Fourcroy, futur directeur de l’Instruction
publique, fut chargé de l’élaboration du projet et
présenta au Premier consul en frimaire an X (novembre-décembre
1801) des « vues sur la nécessité de rassembler et
de publier avec exactitude les monuments de science et d’art recueillis
dans l’expédition d’Égypte », avec un
projet d’arrêté. Un décret des Consuls du 17
pluviôse an X (6 février 1802) décida de publier aux
frais du gouvernement « les résultats relatifs aux sciences
et aux arts obtenus pendant l’expédition ». Un autre
chimiste, Jean-Antoine Chaptal, à qui avait été confié,
en tant que ministre de l’Intérieur, le soin de mettre en
place l’administration napoléonienne, convia les futurs auteurs
à se réunir et à désigner une commission de
publication de huit membres : celle-ci, dont le président était
Berthollet et le vice-président Costaz, comprit Gaspard Monge,
Conté, Desgenettes, le préfet Fourier, les ingénieurs
Girard et Lancret ; ils devaient grouper relevés et mémoires.
Du point de vue technique, un grand soin fut apporté au choix des
papiers ; on dut construire des presses d’une grandeur inusitée
et employer des procédés nouveaux pour l’impression
des planches coloriées.
Le talent inventif de Conté, commissaire
du gouvernement pour la publication, fit merveille ; après lui
le maître de l’édition fut l’ingénieur
Michel-Ange Lancret et enfin, à partir de 1807, l’ingénieur-géographe
Edme Jomard.
Le début de la diffusion, essentielle pour la propagande impériale,
eut lieu à la fin de 1809, pour l’anniversaire des dix ans
de Brumaire. Le choix du frontispice fut l’objet de longs débats,
le projet de Cécile étant finalement adopté : l’Égypte
pharaonique, avec son fleuve bordé de monuments (pylônes
et obélisques), s’y présente vue par la porte d’un
temple ; l’éminence de l’Empereur est éclatante,
le N de l’initiale de son nom étant surmonté de la
couronne impériale ; lui-même figurait au linteau, dans un
char à l’antique poursuivant les ennemis vaincus et conduisant
un cortège de paix et de science.
Le premier volume paru était consacré
aux antiquités, avec quelques planches sur les monuments astronomiques.
Devaient se succéder, jusqu’en 1824, neuf grands ouvrages
de texte et onze tomes groupant 974 planches gravées sur cuivre
dont 74 en couleurs. Étonnante encyclopédie, accomplissement
sans doute le plus prestigieux du siècle des Lumières ;
il s’y trouve emmagasinée une documentation d’une richesse
incomparable sur les monuments de l’Égypte, mais aussi sur
la faune et la flore, les minéraux, les habitants, leurs mœurs
et coutumes, l’agriculture et le commerce, les techniques ainsi
que la topographie. La publication de l’Atlas, établi d’après
tous les matériaux remis par l’ingénieur--géographe
Jacotin au général Andréossy dès 1802, fut
mise sous scellé en 1808 par ordre de l’Empereur lui-même
; l’Atlas comprenait 47 feuillets de 108 sur 70 cm ; c’est
seulement Louis XVIII qui en ordonna la publication. Que la -diffusion
au public en ait été ainsi différée est un
indice précieux pour supposer que la perspective était demeurée
d’une nouvelle intervention dans la vallée du Nil.
Pour la série de tableaux de bataille autre élément
de mise en valeur de la gloire de Napoléon Bonaparte –, elle
fut entreprise à la suite d’un arrêté du 16
juillet 1800, prévoyant que le général Berthier et
Vivant Denon pourraient fournir les notices nécessaires aux peintres.
Au salon de peinture de 1804, la toile de Gros sur « les Pestiférés
de Jaffa » montra toute la force de cet « encadrement ».
Dans la propagande impériale, les émissions de médailles
tenaient une place importante, le rôle essentiel revenant à
Vivant Denon, directeur général des Musées depuis
1802 et membre de l’académie des Beaux-arts à partir
de 1803. Évoquons également les faits d’armes ou le
prestige des Mamelouks de la Garde Impériale, dont le fameux Raza
Roustam offert à Bonaparte par le Cheikh El-Bekri ; on reconnaît
sa superbe stature en maints tableaux officiels ou dans de petites scènes
ornant les objets les plus divers.
Mais les séductions orientales ont en fait dépassé
le cadre de l’Égypte pour s’étendre à
l’Empire ottoman, à la Perse et à l’Inde même.
En 1799, une lettre de Bonaparte à Tippou-Sahib, sultan de Mysore,
avait été interceptée par les Anglais ; ainsi les
fantasmes de l’imagination l’emportaient-ils sur les réalités.
Dès alors l’astronome Beauchamp avait été envoyé
en mission secrète à Constantinople, mais il avait été
capturé par les Anglais. En 1802, Horace Sébastiani, homme
de confiance de Bonaparte, effectua une tournée d’information
à Tripoli, en Égypte, à Constantinople et en Syrie,
accompagné de l’orientaliste Amédée Jaubert.
L’année suivante, le général
Decaen partait pour l’Inde étudier comment les princes pourraient
rejeter le joug de l’Angleterre ; mais la mission fut sans succès.
Après le traité de Presbourg, ce fut, à partir de
la Vénétie, la poussée -française en Dalmatie
et les îles Ioniennes, mais peut-on penser que jamais Napoléon
ne rêva de Constantinople et de la reconstitution d’un Empire
d’Orient ? En fait, Sébastiani fut de nouveau envoyé
auprès de la Porte, comme ambassadeur cette fois, et il résida
à Constantinople en 1806-1807 : ayant gagné la confiance
du Sultan, il l’aida à repousser l’attaque d’une
flotte anglaise ; un corps expéditionnaire britannique de 7000
hommes occupa temporairement Alexandrie de mars à septembre 1807
; s’ils ne purent s’établir fermement en Égypte,
les Anglais restèrent cependant les maîtres de la Méditerranée.
Quant à la mission du comte de Gardanne à Téhéran,
de 1807 à 1809, qui envisageait une offensive aux Indes par une
armée franco-persane, elle se réduisit à de simples
velléités.
Ainsi, un certain rêve oriental peut-il être évoqué
par les historiens, qui en ont beaucoup discuté ; pour Napoléon,
« l’Europe est une taupinière ; il n’y a jamais
eu de grands Empires qu’en Orient ». Mais de quel Orient s’agissait-il
vraiment : c’est un des secrets bien scellés de la pensée
intime de Napoléon.
Entre Napoléon et Alexandre Ier de Russie, un démembrement
de l’Empire ottoman fut un temps envisagé : la France aurait
reçu l’Égypte et la Syrie ; mais les discussions échouèrent
à propos des Détroits. Si l’attrait de l’Orient
semble avoir désormais cédé devant les dures réalités
européennes, tout projet ne fut cependant pas abandonné.
Ainsi en 1808 l’Empereur ordonne au ministre de la Marine Decrès
de préparer une flotte prête à agir en Méditerranée,
prévoyant même un débarquement à Aboukir. Par
un décret de juillet 1810, de nouveau il décide la construction
d’une flottille de transport et précise en -septembre la
destination possible : l’Égypte.
Il approuve le projet d’instructions données
au chevalier de Nerciat pour étudier l’état de places
fortes et la situation politique en Syrie et en Égypte. Dès
le 30 juin 1810, Napoléon avait invité Clarke, ministre
de la Guerre, à envoyer le chef de bataillon Vincent-Yves -Boutin
en Égypte et en Syrie pour y recueillir des renseignements civils
et militaires ; arrivé à Alexandrie en 1811 comme «
agent des relations commerciales », celui-ci se dit passionné
par l’archéologie et les civilisations anciennes pour justifier
ses nombreux déplacements le long du Nil et en Arabie ; soupçonné
d’espionnage par le consul anglais au Caire, le major Missett, Boutin
doit gagner la côte libanaise, avant d’être assassiné
dans les monts Ansarieh par les Hashashin durant l’été
1815.
On rappellera qu’à Sainte-Hélène,
l’Égypte restait bien présente dans l’esprit
de Napoléon ; il évoquait avec émerveillement la
fertilité de la vallée ; n’aurait-elle pas pu être
une base vers l’Euphrate et l’Indus, un point de départ
de la civilisation vers l’intérieur de l’Afrique elle-même
? Sur ce rocher perdu dans l’Océan, quelle est, dans les
confidences recueillies par des courtisans dociles, la part du mirage
et celle de la réalité ?
De son côté, en Égypte, Méhémet-Aly,
né vraisemblablement la même année 1769 que Napoléon,
poursuivait sa conquête du pouvoir, puis entreprenait la réorganisation
et la modernisation du pays ; dans cette marche vers le progrès,
nul ne conteste le rôle joué par l’expédition
d’Égypte de Bonaparte, introduisant non seulement des idées
neuves, mais aussi des techniques -fructueuses comme les moulins à
vent, admirés même des traditionalistes tels que Jabarti.
Si l’on continue encore trop généralement à
croire que Jean-François Champollion participa à l’expédition
d’Égypte (en fait, ce dernier avait alors tout juste dix
ans), il n’en est pas moins vrai que c’est à celle-ci
qu’est due la découverte de la pierre de Rosette ; considérée
par les Anglais comme « prise de guerre » (et ainsi conservée
au British Museum), cette dernière fut le document-clef pour le
déchiffrement de l’écriture hiéroglyphique
: toute l’égyptologie moderne en est le fruit ; les frères
Champollion seront d’ailleurs des partisans résolus des idées
napoléoniennes, en réaction contre l’Ancien Régime
et les Bourbons.
Dans la propagande impériale, l’association
avec les thèmes égyptiens et égyptisants demeurera
constante : la gloire de Napoléon s’auréola du soleil
éclatant de l’Égypte, ce dont ne manquera pas de se
souvenir, le moment venu, Napoléon III.
Jean Leclant
secrétaire perpétuel de l’Académie des inscriptions
et belles-lettres
président du Haut comité des célébrations
nationales

La Bataille d’Aboukir, Louis François
Lejeune, huile sur toile, An XII
Châteaux de Versailles et de Trianon
© RMN / G. Blot / J. Schormans
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Direction des Archives de France
Délégation aux Célébrations nationales
56, rue des Francs-Bourgeois - 75003 Paris
Renseignements : 01 40 27 62 01 |
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