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Célébrations nationales
2004
>> 1804,
L’Empire
Napoléon et la pensée
de son temps.
Une histoire singulière
>
programme des manifestations
Trop peu d’études se sont attachées
à examiner l’évolution qui, au niveau des catégories
de pensée de dimensions philosophiques, a pu être celle des
principaux acteurs et témoins des mutations sociales, politiques
et scientifiques intervenues entre 1789 et 1815. Il en va ainsi pour l’un
des plus notoires personnages de ces décennies, Napoléon
Bonaparte. Nous sommes ici sur un front de recherche où il y a
et où il reste immensément à faire.
Ce chantier est aussi l’un de ceux où rien n’est aisé.
L’enquête peut en partie s’appuyer sur l’étude
des textes qu’en exil Napoléon dicte et destine à
la publication. Ces documents comportent cependant de nettes limites.
Elles sont indissociables des fonctions et des objectifs politiques de
ces textes qui ont pour vocation d’intervenir dans les débats
idéologiques et politiques des années qui suivent 1815.
Ils ne laissent ainsi que pas ou peu connaître les interrogations
autocritiques (par exemple sur la guerre d’Espagne, Haïti et
Louverture), les impasses ; ou encore les réflexions philosophiques
et les élaborations conceptuelles de Napoléon en matière
de compréhension et d’exposition rationnelles des processus
qui caractérisent l’histoire des sociétés humaines.
L’écoute attentive et critique des paroles de Sainte-Hélène,
considérées en toutes leurs dimensions, peut en partie faire
reculer ces limites. Cela en dépit d’incertitudes et d’imprécisions
de deux types : celles que comportent les réceptions et les relations
par les interlocuteurs de Napoléon (Las Cases, O’Méara,
Gourgaud, Montholon et surtout Bertrand) des réflexions de dimensions
philosophiques de l’exilé ; celles aussi qui tiennent à
ce que Napoléon Bonaparte expose lui-même, le plus souvent,
ces réflexions sur le mode verbal et discontinu de la conversation.
C’est d’ailleurs là ce qui rend indispensable (même
si cela constitue un vaste et inépuisable labeur) l’effort
pour chercher à croiser l’apport des documents de Sainte-Hélène
avec celui des notes de lecture, des écrits (romanesques, historiques,
stratégiques, politiques), de la correspondance, des paroles et
des conversations antérieures qui s’enracinent dans les diverses
étapes de la vie de notre personnage. Les réflexions qui
s’expriment dans les textes et les paroles de Napoléon Bonaparte
n’ont rien de linéaire.
« Sa Majesté est un système
de Spinoza »
La catégorie philosophique de matière occupe une place centrale
dans cette vision du monde. Pour Napoléon, la matière ne
se réduit pas à l’étendue. Dynamisme, processus
complexes d’organisation, inépuisables capacités de
transformation et de passage à des formes qualitativement diverses
d’organisation sont des propriétés intrinsèques
de la matière et de son mouvement. « On dira tout ce qu’on
voudra mais tout n’est que matière plus ou moins organisée.
La plante est le premier anneau de la chaîne dont l’homme
est le dernier. Je sais bien que c’est contraire à la religion
mais voilà mon opinion : nous ne sommes tous que matière
», une matière « qui peut s’animer d’elle-même
» affirme Napoléon, notamment dans une conversation avec
Gourgaud du 16 septembre 1817.
L’empereur refuse en même temps les simplifications réductrices.
« Les matérialistes n’affirment pas que l’âme
n’est que matière, mais bien qu’elle est une propriété
de la matière organisée, de même que l’aimant,
l’électricité ont leurs propriétés »
dira-t-il en mars 1817. Aussi Napoléon mène-t-il une sévère
critique des médecins anatomistes comme Gall (ancêtre très
lointain de la -phrénologie). Pour Napoléon Bonaparte, les
comportements des humains n’ont pas leurs racines dans les structures
du cerveau mais dans les caractéristiques des sociétés,
les « conventions » dominantes, telles qu’elles existent
dans les différentes « circonstances » (concept alors
dense et très fort) historiques.
Au travers de ces formulations, les thèmes philosophiques des paroles
de l’exilé paraissent significatifs de l’approbation
personnalisée par Napoléon -Bonaparte de l’un des
très complexes courants matérialistes de la deuxième
-moitié du XVIIIe siècle. C’est dans ce contexte qu’il
convient, je crois, d’entendre le « spinozisme » de
l’empereur dont parle Gourgaud. En un sens, les courants matérialistes
de la fin du XVIIIe siècle prolongent les conceptions de Spinoza
pour qui tout corps loin de se réduire à l’étendue
est doué d’un conatus ou effort pour persévérer
dans son être. Ce courant transforme en même temps les conceptions
du philosophe hollandais. Cela à partir de l’insistance mise
sur -l’inhérence elle-même désormais conçue
comme de plus en plus inséparable de l’affirmation qu’il
y a une histoire de la nature et que les lois de la nature ne sont pas
données pour l’éternité.
« Comprendre le cours de l’histoire
», « Révolution religieuse »,
« Révolution sociale », Révolution française
…
Les caractères originaux des transformations que Napoléon
Bonaparte apporte à l’héritage conceptuel des Lumières
se manifestent également sur le -terrain de la vision de l’histoire
des sociétés. Nous ne pouvons les présenter avec
précision. Il n’est pas ici possible d’examiner les
attitudes qui sont celles de notre personnage en matière de critique
des sources, ou de refus de l’anachronisme dans l’étude
des processus historiques. Nous ne pouvons cerner non plus
les complexes rapports qui existent entre l’expérience historique
vécue par -Napoléon Bonaparte et ses vastes, incessantes
et très diversifiées lectures. La connaissance historique
y est de présence, forte, précoce, continuelle de la décennie
1780 aux années de Sainte-Hélène.
1. Les esquisses de théorisation de Napoléon sur le cours
de l’histoire humaine se construisent à partir de très
fréquentes réflexions comparatives (dont l’éventail
spatio-temporel s’ouvre largement sur la civilisation arabo--islamique)
entre processus historiques du passé et histoire contemporaine.
Dans les textes et (plus encore) les paroles de Sainte-Hélène
s’exprime et se condense par ailleurs un complexe travail de retour
réflexif sur les réalités et les expériences
qui ont caractérisé le quart de siècle qui va de
1789 à 1815. Ce retour s’opère lui-même en liaison
interactive avec les réflexions que Napoléon développe
à partir d’une méditation comparative sur les rapports
entre l’histoire de son temps et les mouvements d’évolution
des sociétés du passé, notamment ceux qui caractérisent
les « révolutions religieuses
».
2. L’histoire relève pour Napoléon d’un ordre
spécifique de réalités. Les besoins et les exigences
sociales se transforment avec l’évolution de la raison et
des Lumières. Ces dernières s’enracinent, se nourrissent
elles-mêmes dans les mutations des moyens de travail et des structures
de la propriété. C’est -l’ensemble de ces processus
qui, pour Napoléon, rendent compte d’une donnée essentielle
pour la compréhension des grands tournants historiques : la nature
et le contenu des « circonstances
», de la « force des choses ».
Celles-ci ne relèvent ni de Dieu, ni du hasard, ni fondamentalement
des capacités des grands hommes. Le caractère déterminant
et incontournable des « circonstances
», de la « force des choses
» tient à l’émergence et à la diffusion
parmi des millions d’êtres humains d’exigences et d’aspirations
devenues constitutives de « l’opinion
» des « masses », laquelle, ainsi entendue, représente
alors une force immense : « ses moyens
(ceux du prince, du prophète ou du chef politique dans une révolution)
ne sont rien si les circonstances, l’opinion
ne le favorisent pas. L’opinion régit tout »
dit Napoléon à Gourgaud en mai 1817.
3. Cette force entre en conflit (aux formes multiples) avec les exigences
et les intérêts d’autres humains et notamment avec
les bénéficiaires de l’ordre social, spirituel, politique
existant. C’est en liaison avec ces réflexions (et, plus
centralement, avec celles qui portent sur la Révolution française)
que les propos et, parfois, les textes de l’empereur esquissent
des éléments d’explication du -surgissement des «
révolutions sociales » à
prédominance religieuse ou politique.
La Révolution française « a
été une éruption morale, un vrai volcan : quand les
combinaisons chimiques qui produisent celui-ci sont complétées,
il éclate. Les combinaisons morales qui produisent une révolution
étaient à point chez nous, elle a éclaté »
dira Napoléon à Las Cases le 3 septembre 1816.
Elle a « été un mouvement général
de la masse de la nation contre les privilèges » (Las
Cases, 8 septembre 1816) qui s’enracine dans un processus de portée
et dimensions multiples (techniques, économiques, sociales, idéologiques,
politiques) et profondes.
4. Ce mouvement a généré aux yeux de Napoléon
des contradictions entre les forces révolutionnaires y compris
pendant la Convention dans les rapports entre Gironde et Montagne, au
sein de la Montagne elle-même et dans le comportement de Robespierre,
homme pour lequel Napoléon Bonaparte manifeste depuis 1794 une
admiration critique originale, contradictoire, mouvante et qui s’affirme
encore (fait alors rare chez les anciens dirigeants de la Révolution)
après 1815. C’est le mouvement de cet antagonisme social,
idéologique (au sens actuel du terme), politique, militaire que
Napoléon invite à -discerner dans les processus nationaux
et européens entre 1789 et 1815 : « il
n’y a en France que deux choses : la Révolution et la Contre-Révolution,
l’Ancien et le Nouveau régime ; les privilèges et
le peuple ; les armées étrangères et Condé
– c’est-à-dire la Vendée – et les armées
nationales … ainsi en dernière analyse il n’y a que
deux partis. D’un côté, les ultra de quelque dénomination
qu’on les affuble ; de l’autre, les hommes de la Révolution
: les blancs et les bleus » (entretien avec Bertrand, le
18 juin 1819, p. 377).
Napoléon à Sainte-Hélène
dictant ses mémoires au général Gourgaud
gravure d'après le baron Charles de Stauben
1818-1820
Châteaux de Malmaison et de Bois-Préau
© RMN /Mathéus
Les pôles inséparables et contradictoires
d’une identité personnelle
Des traits d’originalité et de singularité de nature
différente se manifestent sur un autre versant des attitudes et
des élaborations de Napoléon à Sainte-Hélène
: celui des tensions contradictoires, voire des impasses et des zones
aveugles qu’il manifeste dans ses regards sur l’Histoire et
sur le sens de sa propre action, notamment vers la fin de cette histoire.
C’est là un chantier complexe dont je ne peux pour finir
qu’évoquer ici quelques traits.
Ces comportements me paraissent être le signe et la manifestation
d’une relation, organique mais contradictoire, devenue (au fil d’étapes
et de remodèlements commencés avec ce que Freud appelait
le « roman familial », articulés entre eux tout en
connaissant des modifications qualitatives en partie inconscientes) constitutive
de l’identité personnelle de l’individu Napoléon
Bonaparte. Entendons la relation étroite et la réelle contradiction
entre deux pôles. L’un des pôles est celui de la prégnance
vive et maintenue chez Napoléon Bonaparte de la vision héroïcocivique,
de la patrie, de la révolution, de l’honneur personnel. Les
bricolages (à la fois répétés et mouvants)
qui sont les siens dans son rapport à la figure de Robespierre
sont ici éclairants. L’autre pôle (devenu particulièrement
prégnant surtout après thermidor et plus encore après
la stabilisation consulaire et les années de pouvoir personnel
accentué) est celui du partage de la globalité de la vision
du monde de la bourgeoisie « la classe moyenne ». Il y a là
deux pôles d’idéaux, de références thématiques
et symboliques qui, en liaison contra-dictoire, sont devenus (au fil des
expériences biographiques et historiques) constitutifs des traits
originaux de la personnalité de Napoléon Bonaparte.
Le mouvement de la connexion organique et conflictuelle entre ces pôles
se manifeste en partie dans les élaborations, où s’entrelacent
effort conscient d’apologétique, effort de solutions imaginaires
et illusoires aux contradictions qu’il a vécues et qui l’habitent,
et pertinente lucidité. Il en va ainsi lorsque l’empereur
s’efforce de comprendre et d’expliciter son propre pouvoir
et son essai de fondation d’une « quatrième dynastie
», tantôt comme une dictature à la romaine destinée
à défendre les « intérêts » profonds
de la Révolution ; tantôt comme une monarchie du «
peuple » fondée sur la souveraineté nationale et par
elle, et ayant un contenu radicalement opposé à celui de
la monarchie des -Bourbons, « rois des nobles ».
La connexion organique et conflictuelle entre les pôles devenus
constitutifs de l’identité de Napoléon Bonaparte est
aussi source d’énergie et d’aptitudes à l’initiative
et à l’action, alors peu communes. C’est sans doute
en grande partie en elle que Napoléon (malgré le poids de
ses années de despotisme impérial) a pu trouver ce ressort
psychique et politique et cette inventivité d’actes et de
pensées radicalement rares et singuliers qui lui ont donné
la capacité d’imaginer et de mener à bien (contre
la première Restauration) le retour de l’île d’Elbe.
Il cristallise alors autour de lui la colère populaire des paysans,
artisans, ouvriers des Alpes, de Lyon, de Bourgogne, du Jura ainsi que
celle des soldats, de l’armée « jusqu’aux capitaines
» comme il le dira au terme de cette victoire appuyée sur
un tel mouvement de masse qu’elle s’opéra sans combat.
C’est cependant aussi cette étroite connexion qui amène
Napoléon à ne pouvoir penser l’organisation de ce
mouvement national et révolutionnaire des Cent-Jours que dans le
cadre de l’horizon social et politique fixé par la -bourgeoisie
aisée. Une installation dans pareil cadre dont, au travers de l’attitude
des députés « libéraux », il ressent
de manière aiguë les risques et le péril sans pouvoir
pourtant s’en détacher. De là viennent les affres
des insurmontables hésitations après Waterloo, les projets
d’exercice de la dictature militaire, nationale et populaire, contre
la bourgeoisie de la Chambre afin de reprendre la lutte contre les armées
étrangères et les Bourbons (…) puis en raison de l’impossibilité
où est Napoléon de penser pareille perspective politique,
face au vide de sens et de consistance historiques qu’elle constitue
en ce temps-là, le recul qui le mène à la deuxième
abdication, puis, déjà en fait proscrit, à la côte
atlantique et au navire anglais. Napoléon revient souvent, au long
des conversations de Sainte-Hélène, sur cette question des
« partis à prendre » avant et après Waterloo.
Fréquemment recommencées, de manière répétitive
et obsessive, ces interrogations se déroulent sans que le prisonnier
parvienne à mener jusqu’au bout, sans angoisse ni désarroi,
la compréhension raisonnée de la marche des choses, et de
son propre comportement, entre avril 1815 et Waterloo, puis après
cette défaite.
Antoine Casanova
historien
directeur de La Pensée
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Direction des Archives de France
Délégation aux Célébrations nationales
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Renseignements : 01 40 27 62 01 |
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