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Célébrations nationales
2004
>> 1804,
L’Empire
Bonaparte, l’Empereur et
le Concordat
>
programme des manifestations
Larousse n’aimait pas Napoléon.
Aussi fit-il mourir, dans son célèbre dictionnaire, Bonaparte
en 1804. Quand on regarde la politique religieuse qu’a menée
l’empereur, on serait tenter de l’imiter. Au Concordat pacificateur,
érigé grâce au Premier consul en système équilibré,
on peut opposer la suite, moins discrète, inaboutie, contestable,
violente : le sacre malgré le faste et Pie VII, le catéchisme
impérial et la saint Napoléon, le divorce et le remariage,
l’emprisonnement du pape à Savone puis son transfert en France,
le malheureux concile de 1811 et le concordat forcé de Fontainebleau.
On peut aussi mettre dans le même plateau de la balance la politique
sécularisatrice dans les dépar-tements impériaux
et dans les états vassaux. On peut encore s’interroger sur
l’incapacité de Napoléon à comprendre le ressort
religieux des peuples qu’il cherchait à conquérir,
en Espagne avant tout, en Russie aussi. En Pologne, ses serviteurs, hommes
des Lumières, ne surent point se concilier une nation qu’ils
venaient pourtant de ressusciter.
Comment le comprendre sinon, sans doute, par la conjugaison d’une
atrophie réelle de tout sentiment religieux conjuguée à
un recours répété, dans les dernières années
de son règne, à l’arbitrage incertain des armes. Il
ressuscita l’Empire avec les habits romains dont se drapait déjà
la Révolution, mais dans une froide et théâtrale dramaturgie
qui ne put jamais devenir une liturgie susceptible de nourrir le civisme
impérial. Eut-il plus de chance après sa mort ? Il suscita
incontestablement un culte, mais tout séculier, orchestration réussie
des souvenirs de gloire et de prestige dont se nourrit un temps une nation
durablement affaiblie. Il provoqua plus sûrement tout au cours du
siècle le réveil des nationalités portées
par ce qui les faisait vivre d’histoire et de religion…
Laissons donc au Premier consul sa réussite incontestable, le Concordat,
et voyons plus longuement comment il sut là habilement aboutir.
Le 26 messidor an IX – 15 juillet 1801 – six signatures étaient
apposées au bas d’un traité âprement négocié
entre le Saint Siège et le Premier consul, celles notamment de
Joseph Bonaparte et de Bernier pour Bonaparte, de Consalvi avant tout
pour Pie VII. Le Concordat était signé mais il n’entra
pas en vigueur avant sa promulgation solennelle, le 18 avril 1802, le
jour de Pâques, à Notre-Dame, dans la célèbre
cathédrale parisienne rendue pour la circonstance au culte catholique.
Entre-temps il fallut mettre à bas deux épiscopats, le constitutionnel
et le réfractaire, pour faire la place à un troisième
et faire avaliser les clauses de l’accord par la curie romaine résignée
et par les assemblées consulaires rétives. Bonaparte usa
pour convaincre ces dernières de l’adjonction, immédiatement
dénoncée par Rome, des articles organiques qui réintroduisaient
le gallicanisme parlementaire et avalisaient la reconnaissance conjointe
des cultes protestants.
Pour l’essentiel, par le Concordat,
le catholicisme retrouvait sa place dans la société post-révolutionnaire
après les déchirures et les violences de la Révolution.
Bonaparte nomma les évêques comme le faisait Louis XVI et
contrôla les affaires de l’Église catholique à
la manière de Joseph II. Rome n’avait obtenu en contrepartie
qu’une reconnaissance de fait. Le catholicisme était la religion
d’un Premier consul, qui n’en avait pas, et celle de «
la très grande majorité des citoyens français »,
constat qui pouvait se lire de deux manières : le catholicisme
n’était plus la religion officielle de la France, mais restait,
malgré la récente déchristianisation, celle des Français
(1).
Le Concordat apportait paix et stabilité. Son annonce – coïncidant
avec la paix d’Amiens – précéda le plébiscite
de l’an X (consulat à vie) où pour la -première
fois, sans manipulation des résultats, contrairement à ce
qui s’était passé en l’an VIII, Bonaparte bénéficia
de l’approbation de près de la majorité du corps électoral,
score jamais atteint lors d’élections de ce type durant la
Révo-lution et l’Empire.
Le Concordat, le Code civil et l’Université,
constituèrent les masses de granit qui servirent de fondement à
la société française fragilisée par la Révolution.
Le Concordat, à sa manière, participa aussi à la
sécularisation de l’État : celui-ci ne reconnaissait
que les cultes, voie médiane, manière administrative. Ce
choix s’écartait à la fois de la pratique ancienne,
pluriséculaire, qui faisait du catholicisme et de ses croyances
la religion du Royaume ; mais aussi il prenait ses distances vis-à-vis
de la nouveauté révolutionnaire, libérale en ses
débuts, selon laquelle « nul ne peut être inquiété
pour ses opinions mêmes religieuses » (article 10 de la Déclaration
des droits de l’homme). L’État en ne reconnaissant
que les cultes, se déclarait athée sans le dire, mais à
un double titre : il était indifférent aux croyances, n’ayant
pas à adhérer à l’une plutôt qu’à
l’autre ; il n’avait pas surtout à choisir de croire,
mais seulement à prendre en considération ceux qui croyaient,
sans contraindre ceux qui ne croyaient pas.
Le Concordat fit système ; à l’extérieur de
la France, à travers l’Europe d’abord sous la Restauration
puis, plus tard, au début du règne de Pie IX, en Amérique
latine même. Si l’on voulait aller à l’essentiel,
ce que l’on appelle le système concordataire ou, en termes
plus juridiques, le régime des cultes reconnus, se développa
en prenant appui sur quatre piliers. Le premier était constitué
par le renforcement du pluralisme confessionnel, grâce à
l’incorporation parmi les cultes reconnus du judaïsme, devenue
effective entre 1807 (réunion de Grand Sanhédrin) et 1831
(rémunération des rabbins). Le second, par l’élargissement
des bénéficiaires grâce à la prise en compte
des congrégations catholiques
– avant tout les congrégations de femmes hospitalières
puis enseignantes – reconnues par vagues successives entre 1809
et 1860. Le troisième pilier fut financier : dès la fin
des années vingt, les dépenses du culte furent portées
à un niveau élevé, supérieur jusqu’en
1880 aux dépenses de l’État pour l’instruction
publique ; elles comprenaient la rémunération des clergés
mais aussi l’aide à l’entretien et à la création
des édifices cultuels. Quatrième pilier, le plus visible,
la création immédiate d’un ministère des cultes
: plus qu’un symbole, une administration ; moins pourtant qu’un
vrai ministère puisque, sauf à sa création, celui-ci
dépendit toujours d’un autre, l’Intérieur, la
Justice ou l’Instruction publique, triangle obligé du contrôle
étatique sur la Religion.
Le Concordat français aurait pu disparaître à la première
alarme, plus précisément dès la fin de l’Empire.
Il a survécu à la querelle entre Pie VII et Napoléon
comme encore, sous la Restauration, à la proclamation du catholicisme
comme religion de l’État et à la négociation
manquée par Louis XVIII d’un autre concordat. Il n’a
pas été touché, malgré le tumulte, par le
Syllabus et par la radicalisation idéologique d’un catholicisme
où l’intransigeantisme doctrinal l’emportait pour un
long temps sur la capacité d’une papauté affaiblie
à passer des accords contractuels. Il a résisté encore
aux lois laïques des débuts de la IIIe République par
la volonté conjointe de Léon XIII et de Jules Ferry de ne
pas aller jusqu’à la rupture. Il a seulement sombré
en 1905 face à l’exacerbation des passions liée à
l’affaire Dreyfus, à la relance de la question scolaire qui
conduisit à l’interdiction d’enseigner des congrégations
(1904), à la volonté radicale d’en découdre,
à la riposte romaine de ne pas transiger.
Le Concordat n’est donc plus ; mais est-ce bien sûr ? Certes
la loi de Séparation est toujours en vigueur, elle qui, dans la
formule lapidaire de son article (2) – « La République
ne reconnaît, ne salarie, ni ne subventionne aucun culte »
– résume parfaitement en quoi justement a consisté
le système concordataire : les cultes, leur financement, leur reconnaissance.
Et pourtant, depuis 1908, « l’État, les départements
et les communes » peuvent engager des dépenses pour entretenir
les églises du culte catholique qui sont passées à
leur charge, après le refus de Pie X d’accepter les cultuels
; et pourtant la -République, bien qu’une et indivisible,
depuis 1919, reconnaît les trois cultes concordataires et salarie
leurs représentants en Alsace-Moselle ; et pourtant depuis quelques
années le ministre de l’Intérieur n’a de cesse
de trouver les manières pour faire « reconnaître »
l’Islam en France.
Retour peut-être au Bonaparte de l’expédition d’Égypte,
dont on vanta alors l’ouverture d’esprit. Qui sait...
1. Voir pour un plus ample développement,
C. Langlois, « Incertaine actualité du système concordataire
en France », Vingtième siècle, 66, avril-juin 2000,
p. 107-117.
Claude Langlois
directeur d’études à l’École pratique
des hautes études – Sciences religieuses

Assemblée du grand Sanhédrin des Juifs de l’Empire
tiré de 69 dessins pour l’illustration
de L’Histoire de France sous l’Empire et Napoléon le
Grand
Charles Monnet, lavis à l’encre de Chine - s.d.
Châteaux de Malmaison et Bois-Préau
© RMN / Gérard Blot
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