2003
~ Littérature et sciences humaines ~
> programme des manifestations Marguerite de Crayencour - qui, par lanagramme de son nom, se donnera le pseudonyme de Yourcenar - est née à Bruxelles le 8 juin 1903. Sa maman est morte des suites de laccouchement, ainsi tombée « au champ dhonneur des femmes », dira sa fille. Marguerite vit avec son père Michel de Crayencour, dabord au « Mont Noir » dans la propriété près de Bailleul où sa grand-mère règne sur le château, sur les terres, sur les gens, puis à Paris à partir de 1912, et à Londres quand vient la guerre. Son père dont la vie ne fut que vagabonde - « on nest bien quailleurs » disait-il - lui enseigne le goût des voyages, la passion des livres, langlais, le grec et le latin qui joueront un si grand rôle dans sa vie. Il lui apprend aussi la solitude, et la liberté de lamour, et lart de sen aller. « On sen fout » disait-il dès que quelque chose allait mal, « on nest pas dici, on sen va demain ». Houghton Library, université de Harvard, Boston (U.S.A.) libre de droits Pas question que Marguerite fré-quente lécole : elle passera son baccalauréat sans y avoir jamais mis les pieds. Elle rêve décrire, daimer, de découvrir le monde. Ses premiers écrits - le Jardin des chimères, les Dieux ne sont pas morts - sont des recueils de poèmes : elle les publie, grâce à son père, à compte dauteur, quand elle na pas vingt ans. Mais Michel de Crayencour tombe malade, entre deux voyages : il meurt à Lausanne en janvier 1929 ; Marguerite est seule, désespérée, mais lécriture semble avoir maintenant conquis sa vie. Cette même année elle publie son premier roman Alexis ou le traité du vain combat, lettre écrite à sa femme par un homme qui aime les hommes et qui annonce son départ. « Je vous demande pardon le plus humblement possible non pas de vous quitter mais dêtre resté si longtemps ». Marguerite continue, dans les années qui suivent, décrire et de publier. Achevé à Athènes en 1936, son livre Feux dit les souffrances dune crise passionnelle, un grand amour pour un homme qui ne laimait pas. « Jai touché le fond. Je ne puis tomber plus bas que ton cur... » Mais en 1939, quand va commencer la Seconde Guerre mondiale, sa vie semble avoir basculé : elle a publié le Coup de grâce, étrange roman quelle a écrit entre Capri et Sorrente et qui éclaire une part cachée delle, sa part de violence. Qui est donc Éric, le héros du livre, ce guerrier qui aime tant les garçons, la fraternité, et aussi la solitude, et qui hait Sophie parce que Sophie laime ? Venue la guerre, elle a décidé de rejoindre en Amérique Grace Frick, une enseignante américaine quelle a rencontrée en 1937, avec qui elle a beaucoup voyagé, et qui est, peu à peu, devenue sa compagne. Voici Marguerite Yourcenar professeur de français dans la banlieue de New York ¢car il lui faut vivre - ; la voici qui acquiert la nationalité américaine - Yourcenar devenant son vrai nom - , et qui semble quelques années se détourner de lécriture. Et voici Marguerite et Grace qui découvrent ensemble lîle des Monts Deserts, dans lÉtat du Maine, cet « univers en miniature », qui leur parut si beau quelles décidèrent de sy fixer, ce monde hors du monde où elle aimera tout, le silence et le cri des oiseaux, la sirène des bateaux, les maisons de bois et au printemps les promenades à cheval... Mais vient, pour Marguerite Yourcenar, le temps de la notoriété,et bientôt de la gloire. Elle publie en 1951 les Mémoires dHadrien, qui connaissent un grand succès. Sur lîle où elle vit, elle achète une maison, « Petite Plaisance », où laccompagneront ses rêves. Elle commence décrire luvre au noir qui sera publié àParis en 1968. Comblée déloges, couverte de prix, voici la vieille dame des Monts Deserts partout célébrée en Europe et aux États-Unis. En 1980 elle sera la première femme élue à lAcadémie française, reçue par Jean dOrmesson le 22 janvier 1981. Le temps passant, son visage sest ridé, son corps sest épaissi ; dans sa chambre de « Petite Plaisance », elle est assise à son petit bureau, devant sa machine à écrire. À partir de 1971, elle semble avoir apaisé son humeur vagabonde. Cest quelle a repris le projet de son adolescence, ce « labyrinthe du monde »,mémoire dun genre nouveau où lauteur explore la somme des vies dont il est le résultat, car « ce bout de chair rose pleurant dans un berceau bleu, venu le 8 juin 1903 »,il nétait que laboutissement dune vaste histoire. Mais aussi elle soutient Grace Frick, sa compagne, dans un long combat contre la mort : Grace Frick meurt, dans leur maison, le 18 novembre 1979. Que reste-t-il ? À vieillir les yeux ouverts, à écrire bien sûr : elle poursuit son labyrinthe du monde dont elle nachèvera pas le troisième livre Quoi léternité, qui parlait delle. À retrouver les voyages. À peine reçue à lAcadémie française, elle part pour le Maroc, entraînée par un jeune compagnon. La voici en Égypte, au Japon, en Thaïlande, en Grèce. Elle a plus de quatre-vingts ans, mais ni lâge ni la fatigue ne peuvent tarir son avidité de vivre, sa fascination de toute volupté. Elle continuera, jusquà lépuisement de ses forces, daller à laventure, daimer la vie et la liberté, toute liberté, mais daimer aussi la sagesse, une sorte de sagesse bouddhique quelle voudrait apprendre et enseigner. Elle est morte le 17 décembre 1987, à 21h30, à lhôpital de Bar Harbor. Elle put voir encore, de la fenêtre de sa chambre, la neige qui tombait et recouvrait lîle. Elle fut mise en terre, au petit cimetière voisin, entre les pins, près de la mer, à côté de Grace Frick. Nous nous souvenons de ce cri de sa jeunesse : « Solitude... Je ne crois pas comme ils croient. Je ne vis pas comme ils vivent. Je naime pas comme ils aiment... Je mourrai comme ils meurent ». Jean-Denis Bredin
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