2003
~ Vie politique et institutions ~
> programme des manifestations L inauguration de la statue dun « grand homme » dans sa ville natale était, au tournant du siècle, un événement ordinaire. Ce nétait même plus un événement, cétait devenu une mode, un élément du rituel et presque du folklore républicain, dont les gens de goût et les partis extrémistes se moquaient. Celle dErnest Renan à Tréguier (Côtes-dArmor) le 17 septembre 1903 a revêtu pourtant un autre caractère. Que le ministre de lInstruction publique, Chaumié, soit venu de Paris pour inaugurer cet hommage à un grand universitaire était conforme aux usages, mais la présence, en outre, dÉmile Combes, président du Conseil, et dAnatole France, leader reconnu de la gauche intellectuelle depuis la mort de Zola, faisait exception et donnait à laffaire un caractère politique que personne, au reste, ne niait. Lhommage à Renan, transfuge du catholicisme, auteur antidogmatique de la Vie de Jésus et sanctionné pour cela par le Second Empire, était laccompagnement symbolique de la politique de laïcisation intransigeante qui allait aboutir à la séparation de lÉglise et de lÉtat et à la rupture avec le Vatican. On était, en outre, en Bretagne, province considérée alors comme typique de ces zones massivement pieuses que la République avait encore à conquérir moralement. Il y avait donc aussi dans laffaire un aspect dirruption de Paris dans la périphérie occidentale. Du reste, les Parisiens étaient accompagnés de beaucoup de soldats. Il y eut des manifestations hostiles, des échauffourées, et cest « miracle » (on la dit à lépoque...) que personne nen soit mort. Sur le socle, Renan nest pas flatté. Suivant les normes du temps, il est montré bien réel, ressemblant, écroulé dans le fauteuil, attribut usuel des héros de la pensée et de lécriture. On a remarqué surtout que, pour laccompagner (autre convention) dune femme allégorique, le sculpteur, Jean Boucher, navait pas érigé une Marianne banale mais une « Déesse » de rang, si lon peut dire, supérieur, Athéna, la Pensée, la Pensée libre, symbolique évidente, en outre confirmée par lallusion précise au texte de la Prière sur lAcropole. Comme on sait, les temps sont changés, dabord parce que les rapports entre la République et le catholicisme ont cessé dêtre les rapports de violente hostilité quils étaient il y a cent ans. Mais aussi parce que la Bretagne tout entière a reconnu la part quil y avait chez Renan de poésie et de sensibilité «celtiques », et que, au-delà de sa philosophie, son « génie » faisait honneur à sa terre natale. Les célébrités finissent toujours par être récupérées chez elles comme porteuses « didentité »... Maurice Agulhon
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